L’occupation du terrain politique par les islamistes justifierait-elle la montée en force des nouveaux religieux, notamment d’imams ignares qui «s’amusent» à chaque fois à décréter des fatwas lors de la prière du vendredi ? Des fatwas que des Tunisiens pratiquants, pourtant très instruits et dévots, boivent comme si c’était de l’eau venant de la source sacrée de «Zemzem» !

Les Tunisiens seraient-ils devenus victimes d’un excès de religiosité ?

Pour Mohamed Bouzghiba, professeur en jurisprudence islamique (fiqh) à l’Université Al Zaitouna, ces prétendus «experts» en sciences islamiques sont des démagogues ou des idéologues et ne peuvent aucunement émettre des opinions ou prendre position s’agissant du sens ou de l’essence des textes religieux.

«En tant qu’experts en science religieuse, nous accordons toujours de l’importance aux opinions du mufti, comme nous le faisions auparavant avec cheikh Abdel-Fattah Mourou et d’autres disciples. Ce qui se passe aujourd’hui est que les imams “Khoms“ émettent des fatwas en s’adossant sur des arguments provenant des sources de l’islam qui ne sont pas dûment vérifiées, expliquées, interprétées et justifiées. Ce sont plutôt des idéologues qui s’expriment en fonction de leurs allégeances, qu’elles soient politiques ou autres. D’où le danger et sur notre islam et sur notre pays», explique M. Bouzghiba.

Ce professeur en sciences religieuses a dû abandonner sa mission d’enseignant à l’université pour pouvoir lutter contre la montée des salafistes et la propagation de leurs idées rétrogrades. D’où l’importance de redonner à la “Maison d’Al Iftaa“ ou aux doctes de la religion le rôle qu’ils ont joué de tous les temps, à savoir : expliquer les préceptes religieux dans leur dimension spirituelle, morale et humaine, n’en usant pas pour des raisons de politique politicienne.

Les Frères musulmans tunisiens ont été imprégnés des doctrines les plus obscurantistes

Du temps du président Habib Bourguiba, Dar al-Iftaa (La Maison d’Al Iftaa) avait un autre rôle : le mufti présidait et surveillait les discours portés par les imams dans les mosquées, des imams “triés“ au volet auparavant. Et c’est lorsqu’il y eut un désaccord avec Cheikh Kamel Djaïet à propos de la rupture du jeûne lors des grandes chaleurs, décrétée par Bourguiba, que ce dernier a réduit la mission des Muftis et limité leurs prérogatives.

«En tant qu’homme éclairé, Bourguiba a estimé que le jeûne dans pareille situation pouvait menacer la capacité des jeûneurs à travailler et affecter l’économie.

Cheikh Djaïet désapprouva en estimant que Bourguiba n’avait pas le droit de toucher à l’un des piliers de l’islam et fut limogé. Aujourd’hui, les temps sont autres, et dans cette cacophonie, si j’ose dire, religieuse, nous avons le devoir et l’obligation de choisir un “Maître à penser“, s’agissant de notre religion. Et là, je veux parler du mufti qui joue un rôle plus important dans l’amarrage d’une culture religieuse vertueuse où il n’y a pas de place pour la lutte pour le pouvoir où l’utilisation de la religion à des desseins de manipulation politique ou idéologique».

C’est en fait ce qu’a fait le parti Ennahdha depuis 2011, à tel point qu’il y en a qui ont émis des fatwas disant que celui qui n’élit pas les candidats du parti islamiste est un apostat et n’ira pas au paradis. «Les Frères musulmans tunisiens n’ont pas étudié en Tunisie, mais à l’étranger (en Egypte, en Syrie et au Pakistan). Ils ont été imprégnés des doctrines les plus obscurantistes dont celles d’Ibn Taymiyya, ce théologien influent au sein du madhhab hanbalite qui décréta le Djihad contre les Mongols qu’il accusait de mécréance. En tant que jurisconsulte et théoricien de l’islam, j’ai essayé dans mes conférences de réfuter toutes tendances extrémistes ou djihadistes en attaquant les arguments cités par les salafistes et en exposant des interprétations beaucoup plus en rapport avec la réalité des préceptes religieux et leurs motifs».

Un mufti doit être au dessus de la politique et des politiciens

«J’estime que le mufti a pour rôle de préserver les principes de la République. Il doit même clarifier certains principes constitutionnels aux yeux des profanes et œuvrer à séparer le religieux du politique. Dar Al Iftaa doit être rattachée à la présidence de la République. En Tunisie, nous sommes très dévoués à la pensée religieuse de Malik Ibn Anas. L’école Malékite prend ses décisions en s’inspirant du contexte réel dans lequel évolue le musulman. Elle n’émet pas des fatwas basées sur des hypothèses. Nous avons des racines culturelles liées à une grande histoire et nous avons hérité des œuvres d’Ibn Sahnoun, Ibn Arafa et Ibn Khaldoun, ce qui nous permet d’avoir une vision éclairée de la religion».

Pour Mohamed Bouzghiba, il est inadmissible que des illettrés ou des politisés gèrent la chose religieuse dans notre pays, car dans les deux cas, les conséquences sont désastreuses. Nous en avons eu les preuves depuis 2011. D’où l’importance du rôle du mufti.

«Le changement que nous voulons est possible, mais en prenant les mesures adéquates pour ne pas laisser l’interprétation religieuse aux mains des incultes ou des illuminés. Il y a des voix libres et des gens de pensée éclairée, aujourd’hui opprimés et persécutés parce que ne caressant pas dans le sens du poil et refusant de mêler religion et politique. Mais lorsqu’un mufti est un homme de savoir charismatique, il veille à ce que les imams soient uniquement la voix de Dieu et mettent en avant les belles valeurs de notre religion d’amour, de tolérance et de respect de l’autre. Personne n’est Dieu sur Terre, notre rôle à tous est de prêcher pour le bien. Dans notre pays, il faut veiller à susciter une dynamique positive entre Dar Al Iftaa et le ministère des Affaires religieuses sous l’impulsion du président de la République ».

Amel Belhadj Ali