
Une réponse sociale… minimale
Soyons clairs : ces augmentations — entre 90 et 120 dinars mensuels selon les catégories — ne sont pas négligeables pour les bénéficiaires. Dans un pays où le pouvoir d’achat est laminé par l’inflation, toute revalorisation est la bienvenue.
Mais il faut aussi dire ce qu’elles sont réellement : une réponse minimale à une situation maximale. Un ajustement technique face à une crise structurelle du revenu.
Car derrière les chiffres, une réalité s’impose : le salaire public tunisien a perdu, au fil des années, une part significative de sa valeur réelle. Et ce décret ne corrige qu’à la marge cette dérive.
Une ingénierie budgétaire qui contourne le problème
Le choix de verser ces augmentations sous forme de prime non intégrée aux avantages annexes est révélateur. Il ne s’agit pas d’une simple décision technique, mais d’un acte politique.
En clair : l’État augmente… sans augmenter vraiment.
Cette mécanique permet de limiter l’impact sur la masse salariale, d’éviter l’effet boule de neige, et de rassurer les bailleurs de fonds. Mais elle traduit aussi une forme d’évitement : celui de la réforme en profondeur du système de rémunération publique.
On gagne du temps. On n’en change pas la logique.
Le prix du non-choix
Le problème n’est pas cette hausse. Le problème, c’est ce qu’elle ne règle pas.
La Tunisie continue de fonctionner avec un modèle où :
- la masse salariale publique reste élevée,
- la productivité demeure insuffisante,
- la croissance ne suit pas.
Dans ce contexte, toute augmentation, même modérée, pose une question simple : qui paie ?
À court terme, la réponse est claire : le budget de l’État, déjà sous pression. À moyen terme, c’est l’ensemble de l’économie qui en supporte le coût, à travers l’endettement, la fiscalité ou l’inflation.
Une stratégie du court terme
Le gouvernement dirigé par Sara Zaafrani Zenzri n’a, en réalité, que peu de marges de manœuvre. Face à une société sous tension, ne rien faire aurait été politiquement risqué.
Mais faire “un peu” n’est pas faire “mieux”.
Cette stratégie de petits ajustements successifs, validée au sommet de l’État par Kaïs Saïed, permet de contenir les urgences sans affronter les choix difficiles. Elle stabilise le présent, au prix d’une incertitude accrue pour l’avenir.
Le vrai débat : quel État, pour quelle économie ?
La question centrale reste entière : quel modèle de rémunération publique voulons-nous ?
Peut-on continuer à augmenter les salaires sans repenser :
- la taille de l’administration,
- l’efficacité des services publics,
- le lien entre rémunération et performance ?
Peut-on soutenir le pouvoir d’achat sans relancer durablement la création de richesse ?
À force d’éviter ces questions, le risque est de s’enfermer dans une spirale : celle d’un État qui dépense pour compenser ses propres insuffisances.
Un choix par défaut
Ce décret n’est ni une erreur, ni une solution. C’est un choix par défaut.
Un choix dicté par l’urgence sociale, contraint par la réalité budgétaire, et limité par l’absence de vision structurelle.
La Tunisie ne manque pas de diagnostics. Elle manque de décisions.
Et tant que cette équation ne sera pas résolue, chaque augmentation salariale restera ce qu’elle est aujourd’hui : un pansement. Pas un remède.


