
Le vignoble recule, la production décroche
Le signal dominant est l’effondrement des surfaces cultivées. Les estimations convergent autour de 5 500 à 5 600 hectares aujourd’hui, contre 13 000 hectares en 2011 et 14 500 hectares en 2003. La comparaison historique avec les années 1950 varie toutefois fortement selon les interlocuteurs.
Cette contraction produit déjà des effets mesurables. La production nationale serait tombée à environ 150 000 hectolitres par an, pour une consommation intérieure évaluée à 200 000 hectolitres. Les volumes embouteillés auraient également reculé, de près de 40 millions de bouteilles il y a quinze ans à une fourchette de 25 à 28 millions aujourd’hui. Chez les Celliers de Montfleury, la production est passée de 6 millions à 1,5 million de bouteilles.
La cause la plus fréquemment citée est la pénurie de plants. Les importations sont limitées à 250 000 unités par an, alors que les besoins avancés vont de 1,5 million à 15 millions selon qu’il s’agit de renouveler les parcelles ou de restaurer l’équilibre national. Les autorités invoquent le risque lié à la bactérie Xylella fastidiosa. Les professionnels contestent l’interprétation sanitaire retenue.
Fiscalité, réglementation et qualité : le cercle vicieux
À la pénurie s’ajoutent la hausse du prix du raisin, le renchérissement des traitements phytosanitaires et une fiscalité jugée excessive. Selon un acteur du secteur, entre 50 % et 55 % du chiffre d’affaires serait reversé à l’État. Les professionnels décrivent des entreprises proches de l’équilibre, voire déficitaires, tandis que le prix d’entrée d’une bouteille avoisine désormais 13 dinars.
Le cadre réglementaire accentue ces tensions. Le timbre fiscal imposé sur les capsules métalliques exclut de fait des conditionnements comme le Bag-in-Box, pourtant exportés vers plusieurs marchés. Les droits appliqués aux vins mousseux peuvent, selon les témoignages, porter une bouteille produite à 22 dinars au-delà de 70 dinars.
La raréfaction du raisin de cuve favoriserait aussi l’usage illégal de raisin de table et de sucre subventionné. Cette pratique est dénoncée par certains opérateurs et explicitement rejetée par la SICOB.
DOSSIER — LA FILIÈRE VITIVINICOLE TUNISIENNE
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Une filière sans écosystème commun
Le dossier fait apparaître une faiblesse plus profonde : l’absence d’un écosystème structuré. Les pépinières sont obsolètes, les produits de traitement parfois indisponibles, les tailleurs qualifiés se raréfient et les appellations ne correspondent plus toujours à la réalité des plantations.
Les exportations tunisiennes de vin ont connu un effondrement spectaculaire. Alors qu’elles dépassaient régulièrement les 100 000 hectolitres par an au début des années 2000 — avec 118 050 hectolitres exportés en 2003, principalement en vrac — les données douanières internationales disponibles pour 2023 font état d’un peu plus de 1 000 hectolitres de vins conditionnés et mousseux exportés.
Autre paradoxe institutionnel : bien que la Tunisie ait été l’un des huit pays fondateurs de l’Office international du vin en 1924, elle ne figure plus sur la liste actuelle des États membres de l’Organisation internationale de la vigne et du vin. En Afrique, l’OIV ne recense aujourd’hui que l’Algérie, le Maroc et l’Afrique du Sud parmi ses membres.
Ce dossier présente donc moins une industrie condamnée qu’une filière désarticulée. Le terroir, les producteurs, les marques et le marché local existent encore. Mais sans renouvellement massif du vignoble, modernisation des règles et coordination institutionnelle, l’héritage viticole tunisien risque de devenir un récit historique davantage qu’un actif économique.
EN BREF
- Contraction massive du vignoble : Les surfaces exploitées sont tombées à ~5.500 hectares, contre 14.500 ha en 2003.
- Déficit de production : L’offre nationale (~150.000 hl) ne couvre plus la demande intérieure (~200.000 hl).
- Blocage sanitaire contesté : Importations de plants limitées à 250.000/an contre un besoin de 1,5 à 15 millions.
- Pression fiscale record : Jusqu’à 55 % du chiffre d’affaires prélevé par l’État, entraînant des distorsions de prix sévères.
- Effondrement de l’export : Les exportations sont passées de 118.050 hl en 2003 à environ 1.000 hl en 2023.



