
Dans l’entretien ci-après, il revient, en toute franchise, sur les entraves structurelles qui freinent le développement du secteur viticole en Tunisie. Entre pénurie de raisin de cuve, interdictions d’importation, fiscalité écrasante et dérives qualitatives, il dresse un constat alarmant et appelle à une réforme urgente.
Une pénurie organisée : «Le raisin de cuve manque, et l’État en est responsable».
Que fait la Chambre des Cavistes pour défendre les intérêts des producteurs de vin ?
Il serait plus juste de dire : qu’est ce qu’elle ne fait pas pour défendre les intérêts du secteur. Depuis près de dix ans, nous faisons face à une opposition farouche du ministère de l’Agriculture concernant l’importation de plants de vigne pour augmenter la production. Cette interdiction a provoqué une pénurie de raisin de cuve. Il y a quinze ans, nous produisions environ 40 millions de bouteilles.
Aujourd’hui, nous peinons à atteindre les 25 à 28 millions parce que nous n’avons plus de raisins de cuves. L’État a invoqué le prétexte de la Xylella fastidiosa pour bloquer les importations. Pourtant, nous avons tenté de démontrer que cette bactérie n’est pas contagieuse pour les oliviers.
La catégorie de cette bactérie n’est pas la même que celle qui affecte les oliviers. Malgré nos efforts, ils n’ont jamais été convaincus et je me refuse d’interpréter les postures inexplicables de tous ceux qui sont passés au ministère de l’Agriculture ces dernières années.
Vous savez, nous les avons même invités en France, dans des centres de recherche et chez des pépiniéristes, pour leur prouver que cette cellule n’existait pas dans les plants proposés. Rien n’y a fait. L’importation reste interdite.
Entre vignes vieillissantes et résistance idéologique, quelle est la situation actuelle du vignoble tunisien ?
En 1952, du temps de l’occupation française de la Tunisie, 100 000 hectares étaient consacrés à la culture des vignobles, aujourd’hui, nous en sommes à 5600 hectares ! Il y a quelques années, nous disposions de 8 000 à 9 000 hectares de vignes productives mais la vigne a un âge, et au-delà, il faut arracher et remplacer. Certaines parcelles ne produisent plus que 500 kg par hectare, alors qu’elles devraient atteindre une moyenne de 8 tonnes.
Nous avons donc dû réduire les surfaces cultivées. Et pour les remplacer, nous nous sommes heurtés à une résistance anti-économique illustrée par la réduction de l’importation des plants.
Une fiscalité étouffante : «Trop de taxes tuent le secteur»
Quel est l’impact de la fiscalité sur le secteur viticole ?
La consommation locale est élevée, mais le secteur est lourdement pénalisé par les impôts. Si vous réalisez un chiffre d’affaires de 200, vous devez reverser entre 50 et 55 % à l’État. C’est énorme. Et trop de taxes tue les taxes. Alors que font les gens ? Ils utilisent du raisin de table, faute de raisin de cuve. Outre le fait que c’est une pratique prohibée par la loi, cet usage de plus en plus fréquent engendre une dérive qualitative inquiétante.
Quelles sont les conséquences sur la qualité du vin ?
Des milliers de tonnes de raisins de tables sont transformées en vin. Le raisin de table a un degré d’alcool et de sucre très bas. Pour compenser, on y ajoute du sucre subventionné et il s’agit de grandes quantités, des centaines de tonnes.
Cela pose un problème de santé publique, notamment pour les personnes diabétiques. Mais au-delà, c’est une fraude. Nous avons tenté de la combattre et de convaincre les décideurs publics d’importer plus de plants pour éviter que l’on se réfugie dans des pratiques malsaines et alors que la demande s’élève à un million 500 000 plants, ils en ont importé tout juste 250 000.
Une spéculation sur le raisin : « Le prix est trois à cinq fois plus élevé qu’en Europe »
Quel est l’impact de cette pénurie sur les prix ?
Cette lenteur engendre une faible production, une spéculation sur le raisin, et une flambée des prix. Le prix du raisin de cuve est trois à quatre fois plus élevé qu’en France, et jusqu’à cinq fois plus qu’en Espagne. Et qui paie finalement ? Le consommateur final.
Une consommation massive… et ignorée
Quel est le poids réel de la consommation d’alcool en Tunisie ?
Je ne dispose pas de chiffres exacts, mais je sais qu’il y a beaucoup de consommateurs. On parle de plus de deux millions de personnes. Si on enlève les enfants, les personnes âgées et les pratiquants religieux, cela représente près de 50 % de la population.
La consommation féminine a aussi augmenté. Elle se rapproche de la moyenne internationale. Et puis, il ne faut pas oublier le tourisme : les hôtels en formule all inclusive doivent proposer du vin sur leur carte. Mais pour rentrer dans les prix, ils servent du vin de très bas de gamme.
Citations & Chiffres clés :
- Chiffre d’affaires reversé à l’État : 50 % à 55 %
- Manne fiscale globale des alcools : 1,2 milliard de dinars par an
- Évolution des surfaces : De 100 000 hectares (1952) à 5 600 hectares (2026)
- Prix du raisin de cuve tunisien : 3 à 5 fois plus cher qu’en Europe
Quelles conséquences pour l’image du vin tunisien ?
Ce vin bas de gamme devient une vitrine pour les touristes étrangers. Et ça, c’est une catastrophe. Jusqu’à aujourd’hui, on n’a pas eu de scandale, mais le jour où un groupe de touristes tombe malade, ce sera dramatique.
La Tunisie, à quelques exceptions près, ne produit plus du bon vin, elle produit de l’alcool de mauvaise qualité. Les producteurs sont poussés à des moyens détournés pour rentabiliser, au détriment de la qualité. Je ne sais pas si l’intention est de faire disparaître le secteur, mais en tout cas, elle est complètement non réfléchie.
Une bataille scientifique ignorée
Avez-vous tenté de convaincre les autorités ?
Oui, on a combattu en tant que chambre, en tant que groupement. Je porte les deux casquettes, et malgré toutes les réunions avec le ministère de l’Agriculture, nous n’avons pas réussi. Pourtant comme je vous l’ai déjà signifié, nous les avons emmenés à Lyon, dans le plus grand centre de recherche.
Des experts leur ont expliqué que la bactérie qui a attaqué les vignobles italiens ne porte aucun risque sur les oliviers. Ils leur ont démontré que la souche qui touche les oliviers n’a rien à voir avec celle des plantes ornementales ou des vignes. La souche des vignes ne menace pas les oliviers contrairement à celle des plantes ornementales.
Ironiquement, on n’a pas interdit l’importation des plants pour les plantes ornementales mais on a considérablement réduit celle des vignes. Allez voir suivant quelle logique ?
Une histoire effacée : «Carthage était le cellier de Rome»
La Tunisie a-t-elle perdu son image viticole ? À titre de comparaison, l’image de la France est indissociable de la qualité de ses vins — et de son champagne en particulier. La Tunisie possède elle aussi une histoire viticole riche, indépendante de toute considération religieuse, et portée par la qualité de ses caves et de ses crus.
Cette image s’est-elle effacée au fil du temps ? La Tunisie a-t-elle renoncé à son héritage viticole ? La qualité de nos caves et de nos vins mérite-t-elle d’être réhabilitée ?
Bien évidemment ! Mais comment ? Tout le monde sait que la production de vin a une dimension économique et historique. Nous avons Magon. Magon est tunisien et tout le savoir faire des Carthaginois. Quand les Romains sont arrivés, ils ont trouvé des plantations. En tant que population à majorité musulmane, il est de bon ton de dire que Carthage était le grenier de Rome, on omet souvent de dire qu’elle était aussi son cellier. Les historiens et les archéologues le savent.
On a retrouvé des barques pleines d’amphores enfouies dans l’eau. Le vin tunisien était une valeur sûre, donnant lieu à un commerce florissant. Magon a écrit 26 traités sur l’agriculture, dont un sur le vin. Il y décrit la transformation du raisin avec de la levure, le filtrage, c’est une histoire qu’on oublie. Aujourd’hui, liqueurs et bières ont été épargnées dans notre pays mais être viticulteur n’est pas un sinécure.
La disparition de l’Office des Vins : un tournant fatal
Pourquoi la qualité des vins tunisiens a-t-elle chuté ?
Avant, les vins tunisiens recevaient des prix internationaux. Aujourd’hui, la Tunisie n’exporte plus. La qualité n’est plus au rendez-vous. Pourquoi ? Parce qu’on a dissous l’Office des Vins en 2001. Cet office effectuait un travail énorme : promotion, qualité, suivi, cadastre, salons internationaux… tout.
En 2003, on a fusionné les groupements : dattes, agrumes, etc. Mais le vin a disparu de la carte. On était membre fondateur de l’Office international du Vin. On ne l’est plus depuis quinze ans. L’État ne paie plus la cotisation annuelle de 15 000 dinars.
Une manne fiscale… maltraitée
Quel est l’impact économique du secteur ?
Le secteur des alcools rapporte énormément à l’État. Entre la bière, le vin, les alcools forts… on parle de 1,2 milliard de dinars par an. Et pourtant, le vin est pénalisé et surtaxé.
Il y a aussi un impact social. Il n’y a pas d’études exactes mais certains observateurs disent que la cherté du vin a engendré une plus grande consommation des drogues douces et des alcools forts ?
C’est fort possible, les drogues douces sont moins chères et plus accessibles sur le marché malgré leur interdiction par la loi, les gens se tournent vers le cannabis ou vers des alcools forts, souvent frelatés.
Comment sont produits ces alcools ?
Prenez la vodka tunisienne : c’est de l’alcool éthylique à 90°, dilué à 40° avec de l’eau, puis aromatisé avec des poudres importées. On fait pareil pour le whisky, le pastis…
Les gens préfèrent une bouteille à 40° plutôt qu’un vin à 11°pour moins cher risquant l’alcoolisme, la cirrhose du foie ou la toxicomanie.
Et qui paie les conséquences ? C’est l’État lui-même. Il se crève l’œil tout seul. Nous souhaitons plus de cohérence dans les politiques de l’État, si la vente du vin est permise, pourquoi bloquer l’importation des plants et la production de vins de qualité, sinon qu’on nous dise qu’on ne veut plus de cette activité.
Entretien conduit par Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Effondrement des volumes : La production tunisienne est passée de 40 millions à moins de 28 millions de bouteilles par an à cause du manque de raisin de cuve.
- Blocus administratif : Le ministère de l’Agriculture bloque l’importation de plants (250.000 autorisés contre un besoin de 1,5 million) en invoquant à tort le risque phytosanitaire Xylella.
- Fraude industrielle de substitution : Pénurie oblige, des milliers de tonnes de raisin de table sont vinifiées illégalement à l’aide de sucre subventionné.
- Pression fiscale maximale : L’État capte entre 50 % et 55 % du chiffre d’affaires du secteur viticole tunisien.
- Rupture institutionnelle : La dissolution de l’Office des Vins et le retrait de la Tunisie de l’OIV ont anéanti les efforts de contrôle qualité et de rayonnement international.



