
Pour les experts économiques, une économie faible caractérisée par un excès de liquidités renvoie généralement à une situation de stagflation ou de trappe à liquidité. L’expansion rapide de la masse monétaire, non accompagnée d’une hausse équivalente de la production, exerce une pression mécanique sur la valeur du dinar.
Lorsque la liquidité augmente plus vite que la richesse créée, la monnaie perd de sa capacité à représenter la valeur réelle — un phénomène que les économistes résument par l’idée que « trop de monnaie chasse la monnaie ».
Dans ce contexte, les prix s’ajustent à la hausse, le pouvoir d’achat se contracte, et la dépréciation devient un symptôme d’un déséquilibre plus profond : une économie où la création monétaire sert davantage à financer les déficits qu’à soutenir la production.
Lorsque les liquidités abondantes ne trouvent pas de débouchés productifs — faute d’investissement, de confiance ou de visibilité — elles se redirigent vers des actifs perçus comme refuges : immobilier, instruments financiers, terrains, devises.
L’enjeu n’est pas de pointer du doigt la BCT, mais de comprendre comment ses choix, combinés à l’absence de réformes structurelles, ont façonné un modèle où la liquidité circule… sans irriguer.
Une économie saturée de liquidité… qu’en est-il de la confiance ?
La première alerte vient du constat d’Abdelbasset Sammari : alors que l’État a été financé par la Banque centrale à hauteur de 28,5 milliards de dinars, près de 29,3 milliards circulent aujourd’hui hors du système bancaire. Une équation qui interroge autant les citoyens que les décideurs publics.
Sammari le dit sans détour :
«La liquidité suit les incitations. Lorsque les transactions en espèces deviennent plus faciles et moins coûteuses qu’un virement bancaire, il est naturel que l’accumulation de liquidités augmente.»
Autrement dit, la Tunisie a construit un système où le cash est plus simple, plus rapide, parfois moins cher que le formel. Le résultat est mécanique : la masse fiduciaire explose, l’économie parallèle prospère, et la confiance dans le système bancaire s’érode.
Les données d’Ecoweek confirment cette tendance : entre 2021 et 2026, les billets et monnaies ont doublé, passant de 15,8 à 28,6 milliards de dinars, avec une croissance annuelle de 20,5 % en 2026. La Tunisie devient une économie sur‑monétisée, où le cash représente désormais 18,8 % de M3.
Ce phénomène n’est pas seulement un symptôme : il est un signal. Il révèle une économie qui préfère la discrétion du liquide à la transparence du bancaire, et un État qui n’a pas encore réussi à rendre l’économie formelle plus attractive que l’informel.
La Banque centrale : entre stabilité monétaire et angles morts stratégiques
Dans son rapport annuel 2025, la BCT affiche des indicateurs encourageants : inflation en repli à 4,9 %, croissance à 2,5 %, chômage à 15,2 %, IDE en hausse de 30 %. Des chiffres qui témoignent d’une volonté de stabilisation dans un contexte difficile.
Mais comme le souligne Moktar Lamari, l’essentiel manque : « La BCT raconte tout, sauf où elle en est par rapport à ses propres plans stratégiques »
Ni le plan 2019‑2021 ni le plan 2023‑2025 n’ont été évalués. Aucun indicateur de réalisation, aucun taux d’avancement, aucune mesure de performance. Une absence d’évaluation qui affaiblit la crédibilité de l’institution, surtout dans un contexte où elle demande aux banques commerciales une rigueur prudentielle au dixième de point.
Lamari pointe quatre angles morts. Pour lui, la BCT a avancé, mais sans tableau de bord public permettant de mesurer l’impact de ses réformes. Dans un environnement où la confiance est un actif rare, l’absence de transparence stratégique est un handicap.
Quand la liquidité finance l’État plutôt que l’économie
La lecture d’Hachemi Alaya ajoute une dimension structurelle : la liquidité créée ne se transforme pas en investissement productif. Elle sert d’abord à financer l’État.
Les chiffres sont éloquents :
- les crédits à l’État passent de 18,5 % du PIB en 2021 à 38,3 % en 2026 ;
- la part de l’État dans le total des crédits bancaires grimpe de 19,6 % à 35,7 % ;
- à l’inverse, les crédits à l’économie reculent de 75,7 % à 68,9 % du PIB.
Le diagnostic d’Alaya est clair : « Le crédit bancaire est devenu un instrument de survie budgétaire plutôt qu’un vecteur de croissance. »
Ce basculement n’est pas imputable à la seule BCT. Il résulte d’un modèle économique où l’État absorbe les ressources pour maintenir la paix sociale, au détriment de l’investissement productif. Mais il montre aussi les limites d’une politique monétaire qui n’a pas réussi à orienter la liquidité vers l’économie réelle.
Une dette extérieure recomposée, plus courte, plus risquée
La dette extérieure semble se stabiliser, mais sa structure se dégrade. La part du court terme dans la dette totale passe de 27 % à 43,5 % entre 2021 et 2026. Les crédits commerciaux montent de 15 % à 29,5 %.
La Tunisie se retrouve avec une dette moins lourde en proportion du PIB, mais plus vulnérable aux conditions de marché. Une situation qui complique la gestion monétaire et renforce la pression sur les réserves en devises, déjà en dessous du seuil de confort.
Pour une politique monétaire qui irrigue, pas seulement qui amortit
Face à ces constats, les trois économistes convergent sur un point : la Tunisie doit repenser la manière dont la liquidité circule, se crée et s’utilise.
Sammari propose un ensemble cohérent de réformes :
- plafonnement progressif des transactions en cash ;
- services bancaires gratuits ou semi‑gratuits ;
- généralisation des paiements électroniques ;
- accélération de l’identité numérique ;
- réforme fiscale pour rendre le formel plus attractif.
Lamari appelle à une évaluation publique des plans stratégiques de la BCT. Alaya insiste sur la nécessité de réorienter le crédit vers l’investissement productif.
Ces pistes ne sont pas des critiques : ce sont des leviers qui permettent de renforcer la cohérence entre politique monétaire, inclusion financière et stratégie de développement.
La Tunisie parle aujourd’hui d’intelligence artificielle, de data centers et d’économie numérique. Mais une économie numérique ne peut se construire sur un système financier dominé par le cash et une liquidité qui circule sans irriguer. La BCT n’est pas seule responsable de cette situation ; elle en est l’un des acteurs clés.
L’heure n’est pas à la mise en accusation, mais à l’alignement stratégique : faire en sorte que chaque dinar de liquidité contribue à la transformation du pays, et non à la simple gestion de court terme. Dans cette équation, la transparence, la confiance et la modernisation ne sont pas des options : ce sont les fondations d’une économie qui veut enfin respirer.
Pour terminer une question se pose avec acuité : comment un État où les liquidités circulent massivement peut‑il transformer cette abondance en levier de modernisation plutôt qu’en frein à la transparence économique ?
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Paradoxe monétaire : La Tunisie fait face à une surliquidité massive qui n’irrigue pas l’économie réelle, alimentant une “trappe à liquidité” stérile.
- Explosion du cash : La monnaie fiduciaire hors-système a atteint 28,6 milliards de dinars en 2026 (18,8 % de M3), témoignant d’une préférence généralisée pour l’informel.
- Effet d’éviction : Les crédits bancaires à l’État ont doublé en part de PIB (38,3 % en 2026), captant les ressources au détriment du secteur privé (chute à 68,9 % du PIB).
- Déficit d’évaluation : La BCT est critiquée pour l’absence d’évaluation publique de ses plans stratégiques successifs (2019-2021 et 2023-2025).
- Précarisation de la dette : La part du court terme dans la dette extérieure est passée de 27 % à 43,5 %, augmentant la vulnérabilité financière du pays.


