Vignoble ViticultureEntre héritage millénaire et défis contemporains, nous ne pouvons pas prétendre que le secteur viticole est au meilleur de sa forme. Kilani Belhaj, sous-directeur en viticulture et œnologie au Groupement Interprofessionnel des Fruits, dresse un état des lieux sans détour. Il alerte sur l’effritement des surfaces cultivées, les enjeux de consommation et d’exportation, et appelle à une revalorisation stratégique de la filière.

Le secteur viticole tunisien est l’un des plus anciens du pays — ses racines remontent à près de 3000 ans, à l’époque de Magon. Depuis lors, la Tunisie n’a cessé de produire de la vigne, perpétuant un savoir-faire ancestral.

Kilani Belhaj

Aujourd’hui, pourtant, cette filière traverse une crise profonde, principalement due à l’arrachage excessif des vignes. Les chiffres sont éloquents : en 2003, le pays comptait environ 14 500 hectares de vignes destinées à la vinification, produisant près de 400 000 hectolitres par an. En 2024, selon un recensement exhaustif mené par le Groupement, il ne reste plus que 5 500 hectares.

Pendant vingt ans, aucun recensement complet n’a été effectué. Résultat : seules 5 600 hectares de vignes de transformation subsistent — un chiffre dérisoire au regard des potentialités tunisiennes.

Une production en chute libre

Cette superficie ne permet de produire qu’environ 150 000 hectolitres par an, alors que la consommation nationale annuelle avoisine les 200 000 hectolitres. Sans les stocks existants et la baisse des exportations amorcée en 2017 — désormais limitées aux vins embouteillés — la situation serait plus délicate.

Avant 2017, la Tunisie exportait entre 100 000 et 150 000 hectolitres de vin par an, principalement vers une entreprise allemande et le marché européen (la quasi-totalité en vrac). Aujourd’hui, ces volumes correspondent à la production nationale totale.

A supposer que le secteur touristique retrouve son dynamisme, la demande intérieure du secteur touristique pourrait revenir à son niveau d’avant-crise, soit environ 110 000 hectolitres par an sachant qu’actuellement, la consommation mensuelle du marché intérieur se situe entre 18 000 et 20 000 hectolitres.

La production nationale pourrait-elle, dans ce cas, satisfaire à la demande ?

Exportations en berne

Les exportations, pour leurs parts, sont désormais limitées aux vins embouteillés, ne représentent plus que 120 à 300 hectolitres par an — un effondrement brutal. Ces volumes ciblent principalement les marchés européens, asiatiques, canadiens et américains, mais de manière irrégulière.

« Redynamiser le secteur viticole tunisien exige une vision partagée et passe par l’augmentation de la production locale de plants, la modernisation des pépinières et une planification concertée entre agriculteurs, transformateurs et autorités publiques. »

Une géographie viticole centralisée

Le secteur viticole est implanté dans huit gouvernorats tunisiens : Nabeul concentre à elle seule 70 % de la production nationale. Les 30 % restants sont répartis entre Ben Arous, Ariana, Manouba, Béja, Jendouba, Bizerte et, dans une moindre mesure, Sousse

 Appellations et classification

Les Appellations d’origine contrôlée (AOC) et les Indications de Provenance (IP) sont des produits traditionnels tunisiens dont la qualité présente un fort lien avec leur origine territoriale ou qui sont élaborés depuis des générations par des producteurs au savoir-faire reconnu.

Leur qualité est certifiée par les logos : Dans le cas des AOC, toutes les étapes de la production de la matière première jusqu’à l’élaboration du produit fini ont lieu dans la région définie. En ce qui concerne les IP une étape au moins de ce processus doit être effectuée dans la zone de provenance. Les AOC et les IP sont souvent désignées par le nom de leur région d’origine, dont elles gardent l’usage exclusif. *

La filière vinicole est structurée autour de sept zones d’appellation d’origine contrôlée (AOC) : AOC Mornag, AOC Grand Cru Mornag, AOC Kélibia, AOC Sidi Salem, AOC Coteaux d’Utique (AOC Coteaux de Tébourba AOC de Tibar.

Chaque année, le Groupement Interprofessionnel Des Fruits procède à une évaluation et une classification des vins tunisiens, répartis en trois catégories :

  • les vins de consommation courante (VCC) : notés à la dégustation en dessous de 50 points sur 100, ces vins sont destinés à une consommation quotidienne ;
  • les vins AOC : notés à la dégustation entre 50 et 70 points, ils garantissent une qualité supérieure et une origine géographique ;
  • les vins AOC premier Cru : notés à la dégustation entre 70 et 100 points, ils représentent l’excellence et bénéficient d’une valorisation commerciale plus élevée.

Malgré la qualité des vins tunisiens, on a assisté ces dernières années à un arrachage massif des vignes !

« Pour que le secteur retrouve son équilibre, il faudrait étendre les surfaces cultivées de 5 000 hectares supplémentaires, représentant un besoin de 15 millions de plants, face à une limite d’importation de 250 000 unités. »

Une crise structurelle aux racines profondes

Kilani Belhaj explique le phénomène d’arrachage massif des vignes par une accumulation excessive des stocks de vin en Tunisie, couplée à une chute des prix sur le marché local. Le secteur, majoritairement porté par de petits viticulteurs, n’a plus trouvé de débouchés suffisants pour écouler sa production annuelle. Les revenus ne couvraient plus les coûts d’investissement.

« Avec la baisse des prix mondiaux du vin, de nombreux producteurs ont préféré changer de culture ».

Ce mouvement a provoqué un déséquilibre entre l’offre et la demande, fragilisant l’ensemble de la filière. Aujourd’hui, 22 caves viticoles sont encore en activité, toutes dépendantes de raisins destinés à la vinification.

Or, la matière première se fait rare. Ce manque entraîne une hausse des prix : en 2008, le kilogramme de raisin valait 500 millimes. En 2025, il oscille entre 2 600 et 4 500 millimes, selon la qualité des cépages — certains ordinaires, d’autres améliorés.

 Prix, fiscalité et régulation

La fiscalité n’a pas eu d’impact direct sur les viticulteurs, car c’est le consommateur qui en supporte la charge. Le producteur reste généralement protégé : chaque année, le Groupement Interprofessionnel Des Fruits fixe annuellement un prix de référence, annoncé publiquement via un communiqué officiel.

Deux grandes organisations participent à cette régulation : l’Union Tunisien de l’Agriculture et de Pêche (producteurs) et l’Union Tunisien de l’industrie et du commerce et de   l’industrie Artisanale (transformateurs). Le Groupement convoque également les représentants des ministères de l’Agriculture, des Finances et du Commerce, afin de parvenir à un accord équilibré.

« Avant toute décision, nous réalisons un rapport complet sur le niveau de production et les préparatifs, pour proposer les prix les plus justes », précise Kilani Belhaj. Le but est de garantir une équité entre viticulteurs, transformateurs et consommateurs.

« Importer 250 000 plants par an face à un besoin de 15 millions, c’est une goutte d’eau dans la mer. » — Kilani Belhaj, GIFruits.

Revenir à la vigne… mais sans pépinières comment faire?

Lorsque les viticulteurs ont constaté que les prix redevenaient rentables, beaucoup ont souhaité revenir à la culture de la vigne. La Tunisie comptait auparavant un acteur majeur : le Groupement Obligatoire des Viticulteurs et des Producteurs de Fruits (GOVPF), une institution ancienne, créée le 9 juillet 1889, initialement sous le nom de Syndicat Général Obligatoire des Viticultures de Tunisie. Ce groupement fournissait chaque année des plants — qu’ils soient issus de racines ou greffés. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Dans la viticulture tunisienne, deux types de conduite de plantation coexistent :

  • la vigne en gobelet (baalî) : non greffée, traditionnelle ;
  • les plantations palissées avec porte-greffe et variétés sélectionnées : plus techniques, souvent destinées à une production qualitative.

 Le retour à la vigne freiné par l’absence de plants

Lorsque le secteur viticole a traversé sa crise, le Groupement Obligatoire des Viticulteurs et Producteurs de Fruits (GOVPF) a été lui aussi frappé de plein fouet. Le marché s’étant rétréci, il ne trouvait plus d’acheteurs pour ses plants. Ses pépinières sont devenues obsolètes, faute de renouvellement.

Conséquence : lorsque les viticulteurs ont voulu reprendre leur activité, ils ont découvert que le groupement n’était plus en mesure de fournir les plants nécessaires. Les producteurs de plants, bien qu’animés par une volonté de relance, se heurtent à des difficultés liées aux ressources en eau, rendant la reprise complexe.

Importations limitées justifiées par une menace sanitaire

Face à cette pénurie, l’une des solutions envisagées fut l’importation de plants de vigne depuis l’étranger. Jusqu’en 2016, cette pratique était libre, sous réserve de passer par les services de santé végétale et le contrôle phytosanitaire.

Mais avec la propagation de la bactérie Xylella fastidiosa en Europe — notamment en Italie — les autorités tunisiennes ont décidé d’interdire l’importation de plants, pour protéger les oliviers et autres cultures sensibles. Cette bactérie peut entraîner la destruction complète des plantations de vignobles ou d’oliviers.

Depuis, les importations sont limitées à 250 000 plants par an, toutes catégories confondues (vigne de table et vigne de transformation). Ce chiffre est largement insuffisant pour répondre à la demande nationale.

 Une stratégie pour restaurer l’équilibre

Le Groupement interprofessionnel des Fruits a donc élaboré une étude stratégique. Pour que le secteur retrouve son équilibre, il faudrait étendre les surfaces cultivées de 5 000 hectares supplémentaires. Chaque hectare nécessitant 3 000 plants, cela représente un besoin de 15.00 0.000 plants.

Or, la Tunisie n’en importe actuellement que 250.000 — « une goutte d’eau dans la mer », selon l’expression de Kilani Belhaj. Ce déficit est également lié aux capacités limitées du laboratoire spécialisé en analyse phytosanitaire, chargé de certifier l’absence de Xylella fastidiosa dans les plants importés. Ce contrôle est obligatoire et strictement encadré.

Redynamiser le secteur viticole tunisien exige une vision partagée et des actions coordonnées et passe par l’augmentation de la production locale de plants, la modernisation des pépinières existantes, la  négociation d’un encadrement sanitaire sécurisé pour relancer partiellement les importations et en prime une planification concertée entre agriculteurs, transformateurs et autorités publiques C’est à ce prix que le vignoble tunisien pourra retrouver sa vigueur, renouer avec son histoire, et affirmer sa place dans les marchés locaux et internationaux.

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Effondrement des surfaces : La superficie des vignes de vinification est passée de 14 500 hectares en 2003 à 5 500 hectares en 2024.
  • Déficit de production : La production nationale (150 000 hl/an) ne couvre plus la consommation intérieure (200 000 hl/an).
  • Explosion des coûts du raisin : Le prix du kilo de raisin de cuve a bondi de 500 millimes en 2008 à une fourchette de 2 600 – 4 500 millimes en 2025.
  • Verrou sanitaire et pénurie de plants : L’encadrement strict lié à la menace de Xylella fastidiosa limite l’importation à 250.000 plants/an, pour un besoin estimé à 15 millions de plants.
  • Plan de relance : Le GIFruits préconise l’extension du vignoble de 5.000 hectares pour rétablir les équilibres fondamentaux de la filière.