
Loin d’un signe de souveraineté, cette évolution révèle un système économique qui s’étouffe et un État qui peine à affronter ses déséquilibres structurels.
« La Tunisie souffre depuis des années d’un double déficit : budgétaire et commercial », rappelle Sammari. Ces failles structurelles alimentent une spirale d’endettement que ni l’amélioration des recettes touristiques ni l’augmentation des transferts des Tunisiens à l’étranger n’ont réussi à enrayer. Le pays reste prisonnier d’un déséquilibre qui mine ses finances publiques et sa balance des paiements.
Ce constat est d’autant plus préoccupant que les déficits ne sont pas conjoncturels mais enracinés dans la structure même de l’économie tunisienne. Ils traduisent une incapacité persistante à générer des ressources suffisantes pour couvrir les dépenses de l’État et équilibrer les échanges commerciaux. Autrement dit, la Tunisie vit au‑dessus de ses moyens, et l’endettement devient le palliatif permanent d’un système incapable de se réformer.
La grande illusion des chiffres
Certains rapports officiels se félicitent de la baisse du ratio de la dette extérieure par rapport au PIB. Mais, comme le souligne Sammari, cette baisse ne traduit pas une amélioration réelle : elle masque en fait une explosion de la dette intérieure. L’État, faute de financements extérieurs, s’est tourné massivement vers les banques locales, les établissements publics et la Banque centrale pour couvrir un déficit budgétaire qui s’aggrave année après année.
Ce déplacement du fardeau n’est pas neutre. Il alourdit le coût des intérêts, assèche les ressources financières disponibles, prive les entreprises privées de financement et détourne l’épargne nationale de l’investissement productif. En d’autres termes, ce n’est pas un traitement du mal, mais un simple déplacement de la maladie. La dette change de visage, mais elle continue de peser lourdement sur l’économie et sur la société.
Le faux « recours à soi »
Présenter l’endettement intérieur comme un signe de souveraineté est une confusion dangereuse. « Le véritable recours à soi ne consiste pas à puiser dans l’épargne des citoyens pour combler un déficit », insiste Sammari. La souveraineté économique ne se mesure pas à la capacité de l’État à absorber les ressources de ses propres banques, mais à sa faculté de produire davantage, d’exporter plus, d’investir dans l’industrie et l’agriculture, et de réduire sa dépendance à l’endettement.
Le recours à soi, dans son sens noble, suppose une mobilisation des forces productives, une valorisation des ressources nationales et une stratégie claire pour transformer l’économie. Or, ce que l’on observe aujourd’hui, c’est un État qui se finance en ponctionnant l’épargne nationale, au détriment de l’investissement et de la croissance. Loin d’être un signe de souveraineté, cette pratique traduit une fragilité accrue.
Les vraies questions ignorées
Avant de célébrer un indicateur isolé, Sammari invite à poser les vraies questions : la dette totale a‑t‑elle baissé ? Le service de la dette et les intérêts ont‑ils diminué ? Le déficit budgétaire s’est‑il réduit ? La balance commerciale s’est‑elle améliorée ? L’investissement et la production ont‑ils progressé ? Le citoyen ressent‑il une amélioration dans sa vie quotidienne ?
Si la réponse est négative, alors qu’avons‑nous réellement à célébrer ? Un indicateur peut sembler meilleur sur le papier, tandis que l’économie s’étouffe davantage. Les rapports peuvent s’embellir, tandis que la vie des gens se détériore. Le problème n’est pas la publication des chiffres, mais leur sélection, leur maquillage et leur déconnexion de la réalité.
« La vérité peut être douloureuse, mais le faux semblant économique coûte plus cher encore », conclut Sammari. Les peuples ne se nourrissent pas de pourcentages, mais de résultats tangibles. Une politique économique digne de ce nom ne doit pas se contenter de déplacer la dette, mais s’atteler à la réduire par la croissance réelle, l’investissement et l’exportation. Car une souveraineté bâtie sur des illusions finit toujours par s’effondrer face à la réalité.
EN BREF
- Changement de nature du risque : La baisse du ratio de la dette extérieure masque un transfert du fardeau sur le secteur financier intérieur.
- Effet d’éviction massif : Le recours systématique aux banques locales pour combler le déficit public assèche le crédit à destination des entreprises privées.
- Incapacité structurelle : L’apport du tourisme et des transferts de la diaspora ne suffit plus à compenser le double déficit budgétaire et commercial.
- Confusion stratégique : Capturer l’épargne nationale pour financer les charges d’exploitation de l’État ne constitue pas une politique d’autonomie financière.
- Condition de redressement : La restauration des équilibres passe par une relance de la production et de l’exportation plutôt que par le réaménagement comptable des créances.


