Amel BouGamraSous le soleil de Montfleury, aux “Celliers de Montfleury” (SICOB) les vignes racontent une histoire de passion, de patience et de résilience. Amal Bougamra, directrice technique, nous parle dans l’entretien ci-après de ses cépages, de ses terres, et de ses vins — des rouges, des blancs, des mousseux — comme autant de reflets d’un terroir vivant. 

Face aux défis du climat, de la fiscalité et du marché, la SICOB ne baisse pas les bras. Elle nous raconte avec franchise comment elle adapte ses pratiques, soutient ses partenaires, et innove pour offrir des vins de qualité accessibles à tous.

Quels cépages cultivez-vous et pourquoi avez-vous fait ces choix ?

Nous cultivons deux types de cépages. D’abord, les cépages dits ordinaires, que nous utilisons pour la production de la Koudia, le Gorilla,. Ensuite, nous avons des cépages de qualité, destinés à l’élaboration de vins plus fins : le Chardonnay, le Cybele, le Muscat, Grenache gris & Syrah pour les rouges, le Kerkouane, et même quelques cépages blancs.

Nous avons une plantation où nous plantons progressivement selon nos besoins en prenant en compte les besoins des années à venir. Cela nous permet d’anticiper les problèmes d’approvisionnement. Le prix du Chardonnay est devenu trop élevé alors nous avons décidé de planter nous-mêmes les vignes pour éviter les hausses de prix ou les pénuries.

Chaque année, la production des vignes de vin rétrécit comme peau de chagrin que ce soit à cause de la réduction des terrains cultivés, du manque de plants ou des maladies. C’est pour cela que nous avons choisi de miser sur de bons cépages, adaptés et durables.

Comment les conditions climatiques récentes ont-elles affecté votre production ?

L’année dernière, tout le monde était heureux de voir la pluie revenir… mais elle a aussi causé beaucoup de maladies. Le mildiou, une maladie fongique grave de la vigne causée par l’oomycète Plasmopara viticola, qui se propage par temps humide et chaud notamment, a fait des ravages.

Il y a eu des pertes importantes, et cela demande un suivi rigoureux. Chez nous, on surveille les parcelles chaque semaine, parfois même chaque jour. Dès que nous détectons un problème ou une maladie, nous intervenons immédiatement.

Le souci, c’est que les produits phytosanitaires étaient aussi en rupture. L’humidité n’a pas seulement touché les raisins, elle a affecté d’autres cultures comme les pommes de terre. Les produits utilisés étaient les mêmes, donc la demande a explosé. Et comme souvent en Tunisie, quand quelque chose est trop demandé, les prix s’envolent.

“Chaque année, la production des vignes de vin rétrécit comme peau de chagrin […] C’est pour cela que nous avons choisi de miser sur de bons cépages, adaptés et durables.” — Amal Bougamra

Travaillez-vous uniquement sur des terres privées ?

Nous cultivons nos vignes sur nos propres terres. Mais comme nous sommes le deuxième producteur de vin en Tunisie, nous ne pouvons pas couvrir seuls tous nos besoins. C’est pourquoi nous collaborons avec des viticulteurs, nos partenaires depuis des années. Chaque saison, nous leur fournissons des avances et des produits, et à la récolte, ils nous livrent leurs raisins.

Rencontrez vous des difficultés liées à l’enregistrement ou à la régularisation des parcelles ?

Bien sûr. Chaque année, certains viticulteurs se retirent, et les terres sont de plus en plus morcelées, souvent à cause des héritages. Certaines vignes ont plus de 30 ans et doivent être arrachées, surtout avec les conditions climatiques difficiles.

L’année dernière, ceux qui n’avaient pas accès à l’eau ont perdu leurs terres. Ces deux dernières années ont été particulièrement difficiles : une année sans pluie, une autre avec trop de pluie… et les deux ont causé des dégâts.

Existe-t-il des zones viticoles protégées ou des appellations en Tunisie ?

Malheureusement, il n’y a pas eu de mise à jour depuis des décennies. Les classements sont anciens. Certaines zones sont encore considérées comme AOC ou CDC, mais il n’y a plus de plantations là-bas.

À l’inverse, des régions comme la nôtre, qui produisent d’excellents vins, ne sont pas reconnues comme premiers crus. Nous demandons régulièrement une révision de ces classements, car ils ne reflètent plus la réalité du terrain.

“Le prix du Chardonnay est devenu trop élevé alors nous avons décidé de planter nous-mêmes les vignes pour éviter les hausses de prix ou les pénuries.” — Amal Bougamra

Quel est l’impact de la fiscalité tunisienne sur la rentabilité de votre entreprise ?

Je ne suis pas experte en fiscalité, mais ce que je sais, c’est que l’État prélève un pourcentage fixe… qui a tendance à augmenter régulièrement. Pendant ce temps, les prix des raisins, des produits œnologiques, et des traitements des sols augmentent aussi.

Le coût de production d’une bouteille grimpe, et les taxes suivent. À la fin, même si on veut vendre moins cher, ce n’est pas possible dans ces conditions.

Certains producteurs utilisent des raisins de table et ajoutent du sucre pour compenser le manque de raisins à vin. Comment voyez-vous cette pratique ?

Je ne peux pas parler des pratiques des autres, nous, en tout cas, ne le faisons jamais. Comme je vous l’ai expliqué, notre production est divisée en deux : une partie dédiée à la qualité, avec des cépages spécifiques et une autre pour les vins plus accessibles.

Nous ne cherchons pas à ajouter du sucre, car nos raisins atteignent naturellement un bon degré d’alcool. Nous attendons la maturité optimale avant de récolter. C’est vrai que certains utilisent des raisins de table, mais nous n’en avons pas besoin grâce à notre organisation et à la qualité de nos cépages.

Travaillez-vous en réseau avec d’autres producteurs ou coopératives ?

Nos viticulteurs partenaires ont des contrats avec nous. Nous assurons le suivi et achetons leur raisin. Mais en dehors de ce cercle, chaque producteur travaille de son côté. Nous ne partageons pas notre savoir-faire interne.

“Le coût de production d’une bouteille grimpe, et les taxes suivent. À la fin, même si on veut vendre moins cher, ce n’est pas possible dans ces conditions.” — Amal Bougamra

Quels sont vos principaux marchés ?

Comme je vous l’ai dit, nous avons deux gammes. Pour la VCC, ce sont les magasins et les clients ordinaires, souvent avec un pouvoir d’achat limité. On essaie toujours de proposer des prix accessibles, mais ce n’est pas évident.

La bouteille la moins chère sur le marché tourne autour de 13 dinars. Notre gamme moyenne est à 23 dinars. Et pour les vins mousseux ou les champagnes, on atteint les 70 à 80 dinars.

 Proposez-vous des vins aromatisés ou des produits plus originaux ?

Oui, nous produisons des vins aromatisés en cuves fermées, sans injection de SO₂. Les arômes sont entièrement naturels. Nous avons déjà lancé des saveurs comme mojito ou pomme, destinées à des cocktails à base de vin. C’est une manière de diversifier notre offre tout en restant sur des produits de qualité.

Vous avez mentionné une cuvée spéciale. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous avons une cuvée appelée CYBELEun champagne élaboré à 100 % à partir du Chardonnay. C’est une fierté pour nous, car il reflète notre savoir-faire et notre exigence. Nous faisons tout notre possible pour offrir des vins de qualité, accessibles et respectueux du terroir tunisien. C’est un travail de passion, de patience et de rigueur, mais nous sommes fiers de ce que nous produisons.

Entretien conduit par Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Intégration amont stratégique : Face à l’explosion des coûts du Chardonnay, la SICOB développe ses propres parcelles pour sécuriser son approvisionnement.
  • Double choc environnemental : Les épisodes extrêmes (sécheresse puis pluies chaudes) ont favorisé les attaques de mildiou, compliquées par la rupture de produits phytosanitaires.
  • Obsolescence réglementaire : Le domaine réclame une révision urgente du système des AOC/CDC, dont la cartographie n’a pas évolué depuis des décennies.
  • Pression sur les prix : La fiscalité cumulée à la hausse des intrants fixe le prix plancher d’une bouteille à 13 dinars, allant jusqu’à 80 dinars pour la cuvée Cybele.
  • Refus des compromis d’unification : La SICOB exclut l’usage de raisin de table ou le sucrage artificiel, misant sur l’innovation produit naturelle (gamme aromatisée sans SO₂).

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