
Quelle est la philosophie qui guide votre production ? Terroir, tradition, innovation ?
Nous travaillons sur tous les fronts. Nous ciblons différents types de consommateurs : ceux à revenu moyen, le haut de gamme, l’exportation, et nous misons aussi sur l’innovation. Nous développons actuellement de nouveaux produits qui n’existent pas encore en Tunisie. Nous lançons prochainement un vin mousseux. Un type de produit est encore rare sur le marché tunisien.
Il y a toutefois un obstacle majeur : les droits de consommation sur les vins mousseux s’élèvent à 24 dinars. Si la bouteille coûte déjà 22 dinars, avec les taxes et autres frais, on dépasse les 70 dinars la bouteille. Qui peut se permettre ça ? Nous avons pourtant produit et vendu des milliers de bouteilles auparavant.
Quels sont les cépages les plus emblématiques cultivés par les Vignerons de Carthage ?
Nous cultivons tous les cépages classiques, car nous produisons une large gamme de vins. Notre objectif est de répondre à tous les segments du marché.
En quoi les vins tunisiens se distinguent-ils sur le marché régional et international ? Qu’ont-ils de particulier ?
Honnêtement, à part le muscat sec de Kélibia, qui est vraiment unique, nous n’avons pas encore de produit phare sur le marché international. Le muscat de Kélibia est exceptionnel grâce au microclimat local. Même en suggérant de cultiver les mêmes plantes dans le sud de l’Italie, ils n’ont pas réussi à reproduire les mêmes arômes.
Je suis dégustateur professionnel et je participe régulièrement à des concours internationaux, notamment en Allemagne. Je goûte des vins du monde entier, et je peux dire que nous sommes encore loin du niveau requis. Cela s’explique par plusieurs facteurs : le travail de la terre, les traitements appliqués aux vignes, la récolte, les méthodes de vinification, l’infrastructure… Il nous manque un véritable écosystème dédié à la production viticole.
Quels sont les facteurs qui freinent aujourd’hui le développement du secteur viticole tunisien ?
Nous sommes malheureusement encore loin des standards internationaux. Cela s’explique par de nombreux facteurs, qui remontent à la base même du processus : le travail de la terre, les traitements appliqués aux vignobles, la récolte, les méthodes de vinification, l’infrastructure… Tout cela forme un ensemble. En réalité, il n’existe pas d’écosystème structuré pour soutenir une production cohérente de vignobles et de vins. Or, les vignobles sont faits pour produire du vin.
Quelle partie de votre production est destinée à l’exportation ?
Très peu. Le marché national absorbe déjà l’essentiel de notre production. L’exportation reste limitée, notamment en raison des coûts élevés. Par exemple, les produits phytosanitaires nécessaires au traitement des vignes sont extrêmement chers, ce qui impacte directement le prix final du vin.
Comment percevez-vous l’évolution du goût des consommateurs tunisiens ? Avez-vous mené des études sur leurs attentes ?
Il n’existe pas vraiment d’études approfondies sur les attentes des consommateurs. Ce que nous constatons, c’est que le prix reste un facteur déterminant. La consommation de vin a diminué, et même celle de la bière, qui était relativement stable, a baissé l’année dernière. Un phénomène préoccupant apparaît : si le consommateur ne trouve pas de vin national de qualité à un prix abordable, il risque de se tourner vers des substances illicites.
Aujourd’hui, les stupéfiants sont devenus moins chers que le vin. C’est un vrai danger. Des études démontrent qu’il vaut mieux consommer du vin ou de la bière que tomber dans la drogue ou dans les alcools forts devenus plus accessibles. Une dérive qui peut avoir des incidences sociales désastreuses.
Comment expliquez-vous que l’État pénalise la consommation de vin par des surtaxes, alors que les cigarettes, pourtant plus nocives, ne sont pas soumises aux mêmes restrictions ?
Le tabac est un monopole d’État. C’est donc une affaire qu’il gère en interne, préservant ses intérêts. L’État a tous les droits et nous n’avons pas à remettre en question ses choix et ses postures. Ce que nous souhaitons nous, est que le ministère de l’Agriculture assume ses responsabilités. Il faut un engagement réel du ministère de l’Agriculture pour trouver des solutions concrètes à ce problème.
Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu technique, mais d’une vision globale du secteur viticole. Sur le plan économique, les taxes générées par ce secteur sont considérables.
L’État est en train de perdre des recettes fiscales importantes, et c’est une perte sèche. Le problème n’est pas si complexe : on nous dit que le laboratoire national ne peut analyser que 250.000 plants par an. Très bien, mais pourquoi ne pas étendre cette capacité à 400.000 ? Recruter du personnel ou investir dans l’équipement ne coûterait pas des milliards. Et ce que l’État perd actuellement en recettes fiscales dépasse largement ce que coûterait cette extension. L’investissement pourrait être amorti en une seule année.
Depuis 2011, la montée d’un discours islamisant a-t-elle eu un impact sur la consommation d’alcool ?
Pas sur la consommation mais plutôt sur la culture des vignes. Depuis 2011, on a assisté à une forme d’islamisation du pays, qui s’est traduite par une lutte contre les boissons alcoolisées. Aujourd’hui, le régime a changé, et la liberté individuelle devrait permettre à chacun de faire ses propres choix. Mais dans les faits, les obstacles persistants.
Êtes-vous en négociation avec le ministère de l’Agriculture ? Votre voix est-elle entendue ?
En juillet dernier, nous avons organisé une réunion avec tous les intervenants du ministère de l’Agriculture. Nous avons exposé l’ensemble de nos problèmes. À ce jour, nous n’avons reçu aucune réponse, et aucune action concrète n’a été prise. Nous sommes sous la tutelle du ministère, et une représentante assiste régulièrement aux réunions de notre conseil d’administration. Elle fait de son mieux pour relayer nos préoccupations et chercher des solutions, mais rien de tangible n’a été réalisé.
Pour moi, l’essentiel est simple : il faut nous fournir les plants de vigne. C’est tout ce que je demande. Sans cela, le secteur ne pourra pas survivre.
Le vin joue-t-il un rôle social et culturel en Tunisie ? Existe-t-il un rejet culturel qui expliquerait la réticence de l’État ?
Pas du tout. Il n’y a aucun rejet culturel. Le Tunisien est ouvert, et il n’y a pas de problème de société à ce niveau-là. La consommation d’alcool est socialement acceptée et il n ‘y a aucun rejet culturel.
Le vin peut-il être un vecteur d’image pour la Tunisie à l’international, comme le sont les vins français ou italiens ?
Bien sûr. Historiquement, la Tunisie a été l’un des premiers pays à recevoir des médailles d’or à l’étranger pour ses vins. Cela fait des années que nous ne retrouvons plus cette qualité, mais nous pouvons y revenir. Ce n’est pas un problème de terroir : le terroir est toujours là. Il y a eu quelques changements climatiques, certes, mais des solutions existantes. Ce qu’il nous faut, ce sont les moyens.
Qu’en est-il de la formation dans le secteur viticole, notamment pour les tailleurs de vigne ?
Aujourd’hui, il est très difficile de trouver des tailleurs qualifiés. La taille est une technique précise, qui demande de l’expérience. Ceux qui maîtrisent encore cet art sont rares et très chers. Avant, il y avait des séances de formation. J’ai contacté des formateurs, et ils m’ont dit : « Si vous avez un groupe, envoyez-le, nous ferons la formation. » Mais c’est à moi de chercher les participants.
Dans ce contexte, pensez-vous que vous devez désormais compter sur vos propres moyens ?
Peut-être, oui. Mais ce que je dis ne concerne pas uniquement notre entreprise. Je parle à l’échelle nationale. Si je forme des tailleurs, ce sera pour nos besoins internes. Et pour les autres ? Il faudrait une structure nationale. Il existe une chambre ou une fédération, mais depuis des années, elle ne fait rien.
Comment vous situez-vous par rapport à vos concurrents ?
Nos concurrents produisent en quantités limitées et ciblent uniquement le segment haut de gamme. De notre côté, nous visons tous les profils de consommateurs. Nous produisons du vin de consommation courante, accessible, destiné au marché national. Ce segment représente plus de la moitié de la consommation nationale, qui tourne autour de 20 millions de bouteilles par an.
Vous évoquez une incohérence dans la fiscalité appliquée aux boissons alcoolisées. Pouvez-vous préciser ?
Il y a une vraie contradiction dans la politique fiscale actuelle. Les taxes sur les alcools forts ont été réduites, tandis que celles sur le vin ont augmenté. Or, tout le monde sait que l’alcoolisme est principalement lié à la consommation d’alcools forts. Par exemple, une bouteille de vodka coûtait 50 dinars auparavant ; aujourd’hui, on peut en acheter pour 15 dinars. C’est aberrant.
Que faudrait-il faire selon vous ?
Il est urgent d’harmoniser la législation et la fiscalité. En l’état, nous sommes en train de détruire un pan entier de l’économie nationale au profit de produits plus nocifs. Le vin, s’il est bien encadré, peut être un vecteur de développement économique, culturel et social. Il faut une vision cohérente et des décisions courageuses.
Pour conclure, pensez-vous qu’une action collective du secteur serait possible pour faire avancer ces dossiers ?
Je le pense, oui. En tant que leader des Vignerons de Carthage, et acteur majeur du secteur, je suis conscient que la dimension institutionnelle est aujourd’hui quasi absente. Il faudrait initier une action commune avec les autres producteurs pour porter un plaidoyer fort, structuré, et mettre en avant les enjeux du secteur viticole tunisien. C’est une nécessité.
Entretien conduit par Amel Belhadj Ali
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EN BREF
📌 L’essentiel en 5 points
- Incohérence fiscale majeure : Les taxes sur les alcools forts ont baissé (vodka de 50 à 15 TND) tandis que le vin local subit une surtaxation massive (24 TND de droit de consommation sur le vin mousseux).
- Blocage des infrastructures : Le laboratoire national limite l’homologation à 250.000 plants de vigne par an, alors que la filière nécessite au moins 400.000 plants pour assurer sa pérennité.
- Consommation locale prédominante : L’exportation reste marginale en raison du coût élevé des intrants phytosanitaires ; le marché tunisien absorbe l’essentiel des 20 millions de bouteilles produites annuellement.
- Alerte de santé publique : La hausse excessive des prix du vin de qualité accessible pousse les populations vulnérables vers des substances illicites et des alcools frelatés devenus moins chers.
- Absence d’écosystème : Le secteur souffre d’un manque criant de main-d’œuvre qualifiée (tailleurs de vigne) et d’un mutisme institutionnel total de la part du ministère de l’Agriculture.



