Adel Ben YoussefDans un paysage mondial bouleversé par la rivalité sino‑américaine, la bataille des ressources critiques et la recomposition des chaînes de valeur, le Pr Adel Ben Youssef, maître de conférences en sciences économiques à l’Université Côte d’Azur et chercheur au GREDEG (CNRS), spécialiste des transitions écologiques et numériques, le marché du travail et la résilience organisationnelle, analyse les raisons profondes du retour — temporaire mais révélateur — des véhicules thermiques.

Pour lui, la transition énergétique n’est pas seulement une affaire de technologie: c’est d’abord une lutte de souveraineté, où l’Europe avance à contretemps, les États‑Unis protègent leur paradigme pétrolier, et la Chine consolide son avance industrielle.

Entretien :

Pourquoi observe‑t‑on un retour, même temporaire, vers les véhicules thermiques?

Ce retour n’est pas idéologique, il est stratégique. La transition vers l’électrique repose sur un élément clé : les terres rares, indispensables à la fabrication des batteries. Or ces ressources sont aujourd’hui contrôlées par la Chine, qui domine non seulement l’extraction mais surtout la transformation — l’étape la plus critique de la chaîne de valeur. Les États‑Unis, eux, cherchent à sécuriser leurs propres approvisionnements, mais ils restent dépendants.

Dans ce contexte, basculer massivement vers l’électrique reviendrait à entériner la suprématie technologique chinoise pour les décennies à venir. Les Américains l’ont parfaitement compris : leur stratégie consiste à maintenir le paradigme pétrolier, un écosystème qu’ils maîtrisent de bout en bout, depuis l’extraction jusqu’à l’industrie automobile. Pour l’Europe, revenir temporairement au Thermique, c’est éviter de se retrouver pieds et poings liés face à Pékin.

La “Vision” : “La souveraineté ne se joue pas seulement dans les usines, mais dans les mines, les ports, les routes maritimes, les alliances diplomatiques.”

Quelle est la stratégie européenne pour réduire cette dépendance ?

L’Europe tente de construire une alternative : un “Airbus de la batterie”, un projet industriel commun destiné à créer une technologie souveraine, fondée sur des matériaux disponibles en Europe ou dans des chaînes d’approvisionnement proches. L’ambition est claire : ne plus dépendre de la Chine pour la mobilité électrique.

Mais ce projet est encore au stade de développement. En attendant, les Européens sont pris dans une contradiction : Ils veulent accélérer l’électrique pour réduire leur facture énergétique mais ils sont incapables de produire des véhicules compétitifs face aux constructeurs chinois.

Résultat : l’Europe devient consommatrice de voitures chinoises, tout en espérant rattraper son retard technologique. C’est une position fragile, qui révèle l’absence d’une stratégie industrielle cohérente.

L’Europe a‑t‑elle tiré les leçons de son échec dans le photovoltaïque ?

Le photovoltaïque est un précédent douloureux. Les Européens — notamment les Allemands et les Espagnols — avaient la technologie, les compétences et les usines. Mais la Chine a imposé une domination par les coûts, grâce à des économies d’échelle gigantesques et une politique industrielle agressive. Face à des panneaux solaires chinois vendus à des prix imbattables, les producteurs européens ont été balayés.

Pour les batteries, la situation est différente. Il existe encore plusieurs technologies possibles, plusieurs modèles de batteries, plusieurs filières industrielles. La bataille n’est pas verrouillée.

Mais elle se joue maintenant : si l’Europe rate ce virage, elle perdra une nouvelle fois une industrie stratégique.

La “Preuve” : “Les Européens […] veulent accélérer l’électrique pour réduire leur facture énergétique mais ils sont incapables de produire des véhicules compétitifs face aux constructeurs chinois.”

Quels enjeux géopolitiques entourent les terres rares ?

Les terres rares sont au cœur d’une compétition mondiale féroce.

Le Groenland, par exemple, est devenu un territoire stratégique : il abrite des réserves considérables que les Européens convoitent pour réduire leur dépendance. Mais disposer des ressources ne suffit pas, il faut aussi maîtriser la transformation, un savoir‑faire que la Chine domine largement.

Si les États‑Unis parviennent à contrôler ces gisements, l’Europe se retrouvera privée d’autonomie technologique. C’est l’un des points les plus sensibles de la transition énergétique : la souveraineté ne se joue pas seulement dans les usines, mais dans les mines, les ports, les routes maritimes, les alliances diplomatiques.

Quel impact cette bataille technologique a‑t‑elle sur l’industrie automobile européenne ?

L’industrie automobile allemande, longtemps la plus puissante du monde, est directement touchée. Elle a investi massivement dans l’électrique, mais elle se heurte à une concurrence chinoise redoutable, capable de produire des véhicules électriques à des coûts bien inférieurs.

Les constructeurs allemands perdent leur avantage historique, et leur capacité d’innovation s’érode.

Pour un pays comme la Tunisie, qui exporte des composants automobiles vers l’Allemagne, ce recul est lourd de conséquences. Lorsque l’industrie allemande ralentit, toute la chaîne de valeur euro‑méditerranéenne en souffre.

La “Punchline” : “Ce retour [vers le thermique] n’est pas idéologique, il est stratégique.”

Peut‑on imaginer une coopération sino‑allemande pour contourner ces difficultés ?

C’est déjà en cours. Les Chinois et les Allemands se rapprochent dans plusieurs domaines, notamment dans l’automobile et les technologies vertes.

Le rapprochement dont vous parlez pourrait permettre à l’Allemagne de rester dans la course, mais il pose une question fondamentale : l’Europe peut‑elle rester souveraine si son industrie dépend de la Chine pour ses technologies clés ?

La bataille des ressources et des technologies n’est qu’un volet du problème.
L’autre se joue au cœur même de l’Europe, où la première puissance industrielle du continent — l’Allemagne — vacille. Et ce basculement redessine déjà les chaînes de valeur… y compris en Tunisie.

Entretien conduit par Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Ralentissement de l’électrique : Ce n’est pas un désaveu technologique, mais une pause stratégique de l’Europe pour éviter de dépendre totalement de la Chine, qui maîtrise la chaîne de valeur des batteries.
  • Domination Chinoise : Pékin contrôle non seulement l’extraction mais surtout la transformation critique des terres rares, indispensables aux véhicules électriques.
  • Stratégie Américaine : Les USA maintiennent le paradigme pétrolier, un écosystème qu’ils maîtrisent totalement, pour contrer l’avance industrielle chinoise.
  • Projet “Airbus de la batterie” : L’Europe tente de construire une alternative souveraine, mais elle est prise en étau entre son ambition climatique et son incapacité actuelle à produire des VE compétitifs face à la Chine.
  • Impact Régional (Tunisie) : La crise de l’industrie automobile allemande, bousculée par la Chine, affecte directement ses fournisseurs, notamment la Tunisie, soulignant la fragilité de la chaîne de valeur euro-méditerranéenne.