Adel Ben YoussefFace à l’effritement de la globalisation, la Tunisie doit redéfinir sa stratégie économique. Selon l’économiste Adel Ben Youssef, le pays doit dépasser sa dépendance à l’Europe pour bâtir des chaînes de valeur avec l’Afrique subsaharienne, l’Algérie et le Maroc, tout en s’intégrant aux corridors logistiques asiatiques.

À l’heure où la globalisation s’effrite et où les grandes puissances se replient sur leurs sphères d’influence, la Tunisie se retrouve à un carrefour historique. Pour le Pr Adel Ben Youssef, maître de conférences en sciences économiques à l’Université Côte d’Azur, le pays doit repenser son insertion internationale : consolider ses liens avec l’Europe, saisir les opportunités en Algérie et au Maroc, mais surtout s’ouvrir enfin à l’Afrique subsaharienne et aux corridors logistiques asiatiques. Une vision qui bouscule les réflexes eurocentrés et invite à une lecture géopolitique lucide.

Entretien, 3ème temps

La fin de la globalisation telle que nous l’avons connue change t elle la donne pour la Tunisie ?

Oui, profondément. La globalisation, telle qu’elle s’est imposée dans les années 1990 et 2000, est aujourd’hui rejetée par les peuples et par les États. Ses effets ont été trop brutaux : des secteurs entiers sinistrés du jour au lendemain, des milliers d’emplois détruits, une dépendance excessive à des chaînes de valeur lointaines et fragiles.

Nous entrons dans une ère de régionalisation :

  • Les États Unis se recentrent sur l’Amérique,
  • La Chine construit sa verticalité asiatique ;
  • L’Europe tente de sécuriser son voisinage ;
  • Les pays du Golfe cherchent à stabiliser leur environnement immédiat.

Dans ce contexte, la Tunisie doit comprendre une chose essentielle :

notre géographie détermine notre stratégie. Nous sommes insérés dans trois espaces naturels : l’espace euro méditerranéen, l’espace MENA et l’Afrique subsaharienne, que nous avons trop longtemps ignorée.

La Vision : « La Tunisie doit comprendre une chose essentielle : notre géographie détermine notre stratégie. »

Pourquoi la Tunisie doit elle repenser sa relation avec l’Europe ?

Parce que l’Europe elle même se transforme. Elle se replie, se protège, se réorganise autour de ses propres priorités : souveraineté énergétique, autonomie technologique, contrôle migratoire.

L’Europe a besoin de stabilité dans son voisinage sud, mais elle est aujourd’hui traversée par des tensions politiques internes, notamment autour de la migration.

Le retour des extrêmes droites complique encore davantage la construction d’un partenariat équilibré. Pour la Tunisie, l’enjeu est clair : ne plus dépendre exclusivement de l’Europe, tout en consolidant les secteurs où la complémentarité est naturelle (automobile, aéronautique, services numériques, énergie).

L’Algérie représente t elle une opportunité stratégique pour la Tunisie ?

Oui, et c’est même l’une des opportunités les plus sous estimées. L’Algérie entre dans une phase de puissance économique renouvelée, portée par des prix élevés du gaz, une demande européenne croissante, des investissements massifs dans les infrastructures, une volonté de diversification industrielle.

Pour la Tunisie, cela signifie : des chaînes de valeur à intégrer, des complémentarités naturelles, un marché voisin solvable et une proximité culturelle et technique.

Peut on réellement considérer que la Tunisie est, pour l’Algérie, le partenaire économique qu’elle souhaite ?

Rien n’est moins sûr. Car, dans les faits, ce qui attire Alger aujourd’hui relève davantage de la disponibilité — et parfois de la fragilité — de nos compétences, qui quittent massivement le pays pour rejoindre ses secteurs en expansion, que d’une vision de partenariat équilibré et structurant.

À cela s’ajoute une réalité plus sensible encore : la Tunisie subit de plein fouet les flux migratoires irréguliers en provenance d’Afrique subsaharienne, qui transitent par les frontières algériennes dans une forme de tolérance silencieuse. Dans ce contexte, comment imaginer une relation réellement gagnant gagnant si les dynamiques actuelles reposent davantage sur l’asymétrie que sur la complémentarité ?

J’insiste : nous sommes en train de rater le coche avec l’Algérie. Notre diplomatie économique n’est pas aussi insistante qu’elle devrait l’être. Certaines filières fonctionnent déjà très bien, comme la peinture industrielle, où des entrepreneurs tunisiens maîtrisent toute la chaîne en Algérie. Nous devons capitaliser dessus. L’Algérie peut être un très bon partenaire stratégique mais il manque une vision politique, un dialogue structuré et une stratégie d’intégration progressive.

La Preuve : « L’Afrique subsaharienne, c’est plus d’un milliard d’habitants, une classe moyenne en expansion […] et des marchés encore peu saturés. »

Le Maroc constitue t il également un partenaire naturel ?

Le Maroc attire beaucoup de compétences tunisiennes, notamment dans le numérique, l’ingénierie et les services. Mais la relation économique reste limitée par la distance, la concurrence directe sur certains secteurs et les tensions politiques régionales.

Le Maroc n’est pas un rival, mais il n’est pas non plus un partenaire automatique.

La Tunisie doit y voir un marché complémentaire, pas un substitut à l’Europe ou à l’Algérie.

Pourquoi la Tunisie doit elle enfin se tourner vers l’Afrique subsaharienne ?

Parce que c’est là que se trouve la croissance des 50 prochaines années.

Le Pr Ben Youssef est catégorique : Le salut de la Tunisie viendra de sa capacité à structurer des chaînes de valeur vers les pays subsahariens.

L’Afrique subsaharienne, c’est plus d’un milliard d’habitants, une classe moyenne en expansion, une demande croissante en agroalimentaire, santé, éducation, services, des besoins massifs en infrastructures et des marchés encore peu saturés.

La Tunisie a des atouts : une expertise reconnue dans l’agroalimentaire (huile d’olive, dattes, conserves), des compétences techniques exportables, une proximité culturelle avec plusieurs pays francophones un coût de production compétitif.

Mais il manque l’essentiel : une logistique structurée, des lignes maritimes régulières, des accords commerciaux adaptés et une présence diplomatique économique forte.

Aujourd’hui, il n’existe pas de chaîne logistique fluide entre la Tunisie et l’Afrique subsaharienne. C’est un frein majeur.

Quel rôle peut jouer la Chine dans cette ouverture africaine ?

Un rôle déterminant. La Chine construit des corridors logistiques, des ports, des routes, des zones industrielles dans le cadre de l’initiative Belt & Road. Pour la Tunisie, cela peut être une opportunité, à condition de ne pas tomber dans une dépendance unilatérale.

Les marchés asiatiques — Indonésie, Malaisie, Pakistan — représentent également un potentiel immense. Certains de ces pays pourraient absorber toute la production tunisienne d’huile d’olive ou de dattes, par exemple.

La Punchline : « Nous sommes en train de rater le coche avec l’Algérie. »

La fuite des compétences tunisiennes est elle un obstacle à cette stratégie ?

Oui, mais elle peut aussi devenir une opportunité. La Tunisie perd des ingénieurs, des médecins, des informaticiens, des techniciens. Mais beaucoup d’entre eux envisagent aujourd’hui un retour, car le pouvoir d’achat en Europe s’est effondré, y compris pour les classes moyennes qualifiées.

Même les universitaires en Europe n’arrivent plus à vivre avec un seul salaire.

Ce contexte crée une fenêtre pour attirer des compétences tunisiennes, les intégrer dans des projets régionaux et les mobiliser pour l’Afrique subsaharienne.

Mais cela nécessite une vision, des incitations, et surtout un projet national clair.

Reste un dernier défi, peut être le plus urgent : la transition énergétique tunisienne.

Car sans énergie maîtrisée, sans électrification de l’économie, sans filières techniques solides, aucune stratégie régionale ne pourra tenir.

Entretien conduit par Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Rupture du modèle : La fin de la globalisation impose à la Tunisie de rompre avec sa dépendance exclusive à l’Europe.
  • Pivot Africain : Le salut économique réside dans la structuration de chaînes de valeur vers l’Afrique subsaharienne, marché d’un milliard d’habitants.
  • Manque Logistique : L’absence de lignes maritimes et d’accords commerciaux freine l’expansion vers le Sud.
  • Relation Algérienne : La Tunisie sous-estime le potentiel algérien et subit une relation asymétrique (fuite des cerveaux, migration).
  • Corridors Asiatiques : L’initiative chinoise “Belt & Road” est une opportunité pour bâtir la logistique vers l’Afrique.