
La Tunisie a longtemps accumulé du retard dans la transition énergétique, freinée par des blocages institutionnels, des hésitations politiques et une dépendance structurelle au gaz algérien. Mais pour le Pr Adel Ben Youssef, maître de conférences en sciences économiques à l’Université Côte d’Azur, un tournant s’opère : le cadre réglementaire s’améliore, les citoyens adoptent massivement le photovoltaïque, et les objectifs 2030–2035 deviennent atteignables. Reste un défi majeur : électrifier l’économie, structurer les filières techniques, former les mécaniciens de demain et lancer des flottes publiques électriques. Une vision pragmatique, urgente, et profondément stratégique.
Entretien : quatrième et dernier temps
Pourquoi la transition énergétique tunisienne a‑t‑elle pris autant de retard ?
Parce que le problème n’était pas technologique, mais institutionnel.
Pendant des années, la Tunisie a souffert d’un cadre légal incomplet, de procédures lourdes, d’un manque d’incitations claires, d’une absence de vision cohérente et d’un pilotage administratif fragmenté.
Les technologies étaient disponibles, les investisseurs intéressés, les citoyens prêts à adopter le photovoltaïque. Mais l’État n’avait pas encore construit l’architecture réglementaire permettant une montée en puissance rapide.
Ce retard a coûté cher : une dépendance accrue au gaz algérien, une vulnérabilité face aux fluctuations des prix internationaux, une pression sur la balance énergétique et le ralentissement de l’électrification des secteurs productifs.
La situation évolue‑t‑elle aujourd’hui ?
Oui, de manière notable. La Tunisie dispose désormais d’un cadre réglementaire plus clair, d’un secrétariat d’État aux énergies renouvelables efficace, d’une accélération visible des projets et d’une adhésion citoyenne forte au photovoltaïque.
Les objectifs deviennent réalistes 35% d’énergies renouvelables en 2030 et 50% en 2035.
Ce sont des ambitions crédibles, à condition de maintenir la dynamique actuelle.
Reste que le vrai enjeu n’est plus la production d’énergie renouvelable. Le vrai enjeu, c’est l’électrification de l’économie.
Que signifie “électrifier l’économie” dans le contexte tunisien ?
Cela signifie transformer en profondeur les secteurs productifs pour qu’ils consomment moins de gaz et plus d’électricité renouvelable. Aujourd’hui, plusieurs secteurs ont déjà commencé cette transition le textile, poussé par les donneurs d’ordre européens, certaines industries mécaniques et des entreprises exportatrices soucieuses de leur empreinte carbone.
Mais d’autres secteurs restent en retard, faute de sensibilisation, de financement ou de vision.
Électrifier l’économie, c’est moderniser les usines, remplacer les équipements énergivores, intégrer des systèmes intelligents, réduire la dépendance au gaz importé et améliorer la compétitivité des entreprises. C’est un chantier industriel, pas seulement énergétique.
Le transport est‑il le secteur le plus en retard et pensez-vous que la généralisation des bornes sur tout le territoire national est aujourd’hui nécessaire ?
Oui, et c’est le secteur prioritaire, on ne peut pas se satisfaire de 400 voitures électriques de démonstration ou de 4000 ou 5000 voitures de fonction. Le problème n’est pas seulement l’absence de bornes. C’est toute la chaîne de valeur qui manque : des mécaniciens formés aux véhicules électriques, des centres techniques spécialisés, des filières de maintenance, une gestion de la fin de vie des batteries, des normes de sécurité et une infrastructure de recharge.
Aujourd’hui, même si un Tunisien veut acheter une voiture électrique, il se heurte à un écosystème incomplet. Et l’État n’a pas encore lancé de stratégie d’électrification du transport public.
Comment accélérer l’adoption des véhicules électriques en Tunisie ?
En adoptant une approche par flotte, pas par individus. Si chacun achète une voiture électrique de son côté, avec des marques différentes, nous n’apprendrons rien.
L’approche par flotte permet de standardiser les modèles, de former les mécaniciens, de créer des centres techniques, de maîtriser la maintenance, de réduire les coûts et d’accélérer l’apprentissage collectif.
Les flottes prioritaires sont les bus publics, les taxis et les voitures de fonction de l’État.
La Chine pourrait accompagner ces transitions, notamment pour les bus électriques, avec des financements étalés sur cinq ans.
- AUTOMOBILE | Transition Électrique : Pourquoi l’Europe revient au Thermique (Analyse Pr Adel Ben Youssef)
- AUTOMOBILE | Transition Électrique : Pourquoi la crise de l’industrie automobile européenne menace-t-elle l’économie tunisienne ?
- AUTOMOBILE | Transition Électrique : L’Algérie est-elle un partenaire économique stratégique pour la Tunisie selon Adel Ben Youssef ?
L’État doit‑il montrer l’exemple ?
Absolument ! Electrifier toutes les voitures de fonction est nécessaire, mais il faut que l’Etat puisse créer son propre centre technique. Ce qui enverra un signal politique fort, permettre de créer un marché initial structuré, d’accélérer la formation des techniciens et de préparer l’écosystème pour le secteur privé.
Le problème, c’est le contexte budgétaire : l’État n’a pas les moyens d’acheter des milliers de véhicules électriques. Il dépend donc de dons, de financements extérieurs ou de partenariats.
La Tunisie restera‑t‑elle dépendante du gaz algérien ?
Oui, mais moins si la transition est bien menée. Même avec une électrification massive, la Tunisie aura toujours besoin de gaz pour stabiliser le réseau, produire de l’électricité en période de pointe et d’alimenter certaines industries.
Mais la dépendance peut être réduite, ce qui renforcerait la souveraineté énergétique du pays.
Nombre d’entreprises étrangères s’installent en Tunisie précisément parce que l’électricité y est encore abordable, contrairement à l’Europe. C’est un avantage compétitif à préserver qui doit être consolidé.
La gestion des batteries en fin de vie est‑elle un risque pour la Tunisie?
Oui, et c’est un sujet souvent ignoré. L’Europe fait déjà face à une crise : les premières voitures électriques arrivent en fin de vie, et les capacités de recyclage sont insuffisantes.
La Tunisie doit anticiper la construction de centres de recyclage, concevoir les normes environnementales et mettre en place des filières de récupération et des partenariats technologiques. Ne pas anticiper, c’est importer un problème que d’autres pays ne savent déjà plus gérer.
Pour le Pr Ben Youssef, la transition énergétique tunisienne n’est pas un luxe écologique.
C’est une nécessité économique, une opportunité industrielle, et un levier de souveraineté.
Produire de l’énergie renouvelable ne suffit plus. Le vrai défi, c’est électrifier l’économie, moderniser les secteurs productifs, structurer les filières techniques, former les compétences, lancer des flottes publiques électriques, réduire la dépendance au gaz et anticiper la gestion des batteries.
C’est un projet national, stratégique, et profondément politique.
Entretien conduit par Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Blocage Institutionnel : Le retard énergétique tunisien n’était pas technologique, mais dû à un cadre légal incomplet et une fragmentation administrative.
- Objectifs Réalistes : Le cadre s’améliore, rendant crédibles les objectifs de 35% d’ENR en 2030 et 50% en 2035.
- Impératif Industriel : Le défi n’est plus de produire de l’énergie, mais d’électrifier les secteurs productifs pour réduire la dépendance au gaz et moderniser les usines.
- Stratégie de Flottes : L’électrification du transport doit passer par les flottes publiques (bus, taxis, État) pour structurer l’écosystème et la maintenance.
- Souveraineté : La transition est une nécessité économique et un levier de souveraineté nationale, et non un simple “luxe écologique”.

