
Longtemps considérée comme la colonne vertébrale industrielle de l’Europe, l’Allemagne traverse aujourd’hui une crise profonde qui dépasse largement les turbulences conjoncturelles.
Pour le Pr Adel Ben Youssef, maître de conférences en sciences économiques à l’Université Côte d’Azur, cette crise est structurelle : explosion des coûts de production, énergie hors de prix, fragilisation du pacte social, perte d’innovation, dépendance au gaz russe, concurrence chinoise écrasante.
Un cocktail qui rebat les cartes de l’industrie automobile mondiale — et qui impacte directement la Tunisie, intégrée depuis des décennies dans les chaînes de valeur européennes et principalement germaniques.
Entretien :
L’industrie allemande est‑elle réellement en perte de compétitivité ?
Oui, et il faut le dire clairement : la perte de compétitivité allemande est structurelle, pas conjoncturelle.
Plusieurs facteurs convergent :
- les coûts de production ont explosé, notamment depuis la crise énergétique ;
- les prix de l’électricité sont devenus prohibitifs, pénalisant les usines et les chaînes de montage ;
- le pacte social allemand s’est fragilisé, rendant les ajustements plus difficiles ;
- la capacité d’innovation n’est plus ce qu’elle était, alors que les centres mondiaux de R&D se déplacent vers l’Asie ;
- la dépendance au gaz russe a révélé une vulnérabilité stratégique majeure.
L’Allemagne a longtemps dominé l’automobile grâce à son excellence technologique et à la qualité de ses moteurs thermiques. Mais l’électrique change complètement la donne : ce n’est plus le moteur qui fait la différence, mais la batterie, et sur ce terrain, la Chine a pris une avance considérable.
Pourquoi l’Allemagne peine‑t‑elle autant à s’imposer dans l’électrique ?
Parce que la concurrence chinoise est redoutable et que l’Allemagne est arrivée trop tard dans la bataille.
Les constructeurs chinois disposent d’avantages massifs :
- une maîtrise totale de la chaîne de valeur des batteries ;
- des économies d’échelle gigantesques ;
- un soutien étatique massif ;
- une capacité à produire à des coûts imbattables.
Face à cela, les constructeurs allemands ne peuvent pas suivre.
Ils ont investi tardivement, souvent à contre‑temps, et se retrouvent aujourd’hui dans une situation paradoxale : plus ils avancent vers l’électrique, plus ils deviennent dépendants de la Chine.
C’est un piège stratégique. L’Allemagne n’a pas seulement perdu du terrain : elle a perdu l’avantage technologique qui faisait sa force.
Peut‑on imaginer un retour allemand vers le Thermique ?
Ce n’est pas seulement imaginable : c’est déjà en réflexion. Les constructeurs allemands savent qu’ils ne pourront pas concurrencer la Chine sur l’électrique à long terme. En revanche, ils conservent un avantage historique sur les moteurs thermiques, un savoir‑faire qu’ils peuvent encore valoriser sur les marchés émergents.
Revenir partiellement au Thermique permettrait :
- de prolonger la durée de vie d’une industrie qu’ils maîtrisent ;
- d’écouler des véhicules dans les pays en développement ;
- de gagner du temps en attendant une éventuelle percée technologique européenne sur les batteries.
Ce n’est pas un renoncement, mais une stratégie de survie. L’Allemagne cherche à éviter une transition trop brutale qui la placerait en situation de dépendance totale vis‑à‑vis de la Chine.
La crise énergétique a‑t‑elle aggravé la situation ?
De manière spectaculaire. L’Allemagne a longtemps bâti sa compétitivité sur une énergie abondante et bon marché, notamment grâce au gaz russe. La guerre en Ukraine a fait voler en éclats ce modèle.
Conséquences :
- les prix de l’électricité ont flambé ;
- les usines ont vu leurs coûts exploser ;
- certaines entreprises ont envisagé de délocaliser ;
- la compétitivité allemande a été durablement affaiblie.
Dans un secteur comme l’automobile, où les marges sont serrées et la concurrence féroce, cette hausse des coûts est un handicap majeur.
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Quel impact ce recul allemand a‑t‑il sur la Tunisie ?
Il est direct et profond. La Tunisie est intégrée depuis des décennies dans les chaînes de valeur automobiles allemandes. Nous exportons des composants, des faisceaux électriques, des pièces mécaniques. Lorsque l’industrie allemande ralentit, toute la chaîne euro‑méditerranéenne en souffre.
Si l’Allemagne perd des parts de marché dans l’électrique, cela signifie moins de commandes, moins d’investissements et moins de perspectives pour les sous‑traitants tunisiens.
La Tunisie est donc exposée à un risque systémique : la fragilité allemande devient la fragilité tunisienne.
Peut‑on imaginer une coopération sino‑allemande pour contourner ces difficultés ?
C’est déjà en marche. Les constructeurs allemands ont compris qu’ils ne peuvent pas affronter la Chine seuls. Ils cherchent donc à coopérer, à co‑investir, à partager des technologies.
On observe des rapprochements dans plusieurs secteurs telles les batteries, les véhicules électriques, les technologies vertes et l’intelligence embarquée.
Cette coopération peut aider l’Allemagne à rester dans la course.
L’Europe peut‑elle encore rattraper son retard ?
Oui, mais le temps presse. L’Europe doit investir massivement dans la R&D, sécuriser ses approvisionnements en terres rares, accélérer la construction d’un “Airbus de la batterie”, protéger ses industries stratégiques, repenser ses alliances énergétiques et harmoniser ses politiques industrielles.
Le problème, c’est que l’Europe avance souvent trop lentement, avec des compromis politiques qui affaiblissent sa capacité d’action. Pendant ce temps, la Chine avance vite, très vite.
La fragilité allemande n’est qu’un symptôme d’un mouvement plus profond : la fin de la globalisation telle que nous l’avons connue. Pour la Tunisie, cela signifie une chose : il faut repenser nos alliances, nos marchés, nos chaînes de valeur. Et regarder vers le Sud, pas seulement vers le Nord.
Entretien conduit par Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Crise Structurelle : La perte de compétitivité allemande est profonde et durable, marquée par l’explosion des coûts de production et de l’énergie.
- Retard Électrique : L’Allemagne a perdu son avantage technologique face à la Chine, qui maîtrise la chaîne de valeur des batteries et produit à coûts imbattables.
- Piège Stratégique : La transition vers l’électrique accroît la dépendance allemande envers la Chine, poussant les constructeurs à envisager un retour tactique au thermique.
- Impact Tunisien : Intégrée aux chaînes de valeur allemandes (faisceaux, composants), l’industrie tunisienne subit de plein fouet le ralentissement germanique.
- Urgence de Recomposition : Face à la fin de cette globalisation, la Tunisie doit impérativement repenser ses alliances et diversifier ses marchés, notamment vers le Sud.


