Portrait : Mohamed Sayari, ce grand talent oublié


sayari-art-.jpgIl ne fait jamais –ou très rarement– parler de lui: ni article ni interview ni
photos sur les journaux. Et pourtant, derrière cet homme si réservé et un brin
timide, il y a un grand comédien.

Pour le grand public, comme –surtout– pour les annonceurs à la radio et
quelquefois à la télévision, sa voix est devenue la star du spot publicitaire. A
telle enseigne que beaucoup le prennent pour une agence de publicité vocale à
lui tout seul. D’ailleurs, c’est sa voix –jugée, à tort, seulement
radiophonique– qui a fait de l’ombre à son physique pourtant très porteur à
l’écran. En voici quelques preuves indéniables.

A la Télévision tunisienne (feuilletons), on le trouve dans ‘‘Ghada’’, ‘‘Les
fils de l’araignée’’, ‘‘Matous’’ et ‘‘Al Moutahaddy’’, pour ne citer que
quelques uns de ses rôles. Au grand écran, on le trouve plutôt chez des
étrangers grâce à sa maîtrise de plusieurs langues (dont l’italien) : ‘‘La soif
noire’’ de Jean-Jacques Arnaud, ‘‘L’ombre du destin’’ de l’Italien Pierre
Belloni, et ‘‘La porte du pardon’’ (premier rôle) de Francesco Esperando.

Contrairement aux rôles qu’il a campés et où c’est généralement un type à
l’expression très ferme et sévère, Mohamed Sayari est un homme toujours souriant
et de bonne humeur; il insuffle même la joie de vivre aux êtres les plus
stressés, les plus angoissés, les pessimistes pour tout dire. Non pas qu’il ait
connu une vie ou un destin des plus prospères et faciles (il a même vécu, au
contraire, des moments très durs dans son existence), mais c’est un homme qui
sait prendre la vie telle qu’elle se présente à lui; il sait composer avec elle
sous toutes ses coutures, dans toutes ses couleurs, des plus gaies jusqu’aux
plus sombres.

Il y a quelques années de là, son destin lui a réservé le drame le plus
déchirant que puisse subir un homme dans sa famille, et à tel point que ses amis
ont eu peur pour lui tant il leur semblait un homme complètement fini. Il a
flanché. Il a craqué. Il a failli sombrer dans le chaos le plus noir. Mais il a
su se relever. Un véritable encaisseur. Sur le ring de la vie, il sait opposer
aux coups les plus percutants un sourire à défier les montagnes.

Il a fait de son sourire toujours pendu aux commissures des lèvres une arme
efficace contre ses détracteurs. Un chameau au sourire humain. Sa force tient en
ceci que chaque chose qui se casse, qui se brise, n’est en fin de compte que
réparable. Il ne croit pas au définitif. Au fatal. A l’impossible. Tout, à ses
yeux, se fait et se refait. Avec un simple sourire qui recèle une volonté
incroyable de tout surpasser, dépasser, transcender. Il croit en Dieu et à la
mort; entre les deux, il n’y a rien. Ou plutôt, si! Il y a la force de vivre,
revivre, tourner la page et reprendre à zéro. Tout se perd et se récupère. C’est
assurément le plus grand rôle qu’il a joué dans toute sa carrière: tenir tête
jusqu’au bout, ne jamais lâcher la partie; un boxeur redoutable et impavide qui
sait partir au tapis et se remettre debout. Avec le même sourire. Comme si de
rien n’était.

Mohamed Sayari est né à Béja en 1957. Après un diplôme en hôtellerie obtenu à
l’école de Bir El Bey, il décide sur un coup de tête qu’il n’est pas vraiment
fait pour l’hôtellerie. Il bifurque sur le théâtre. Comme ça. Sans crier gare.
En 1976, il… crée le Théâtre Triangulaire et, en 1983, il rejoint le TNT
(Théâtre national tunisien) à sa naissance et participe à ses toutes premières
créations en tant que… comédien. Auparavant, en 1977, il intègre le service de
dramaturgie à la Radio tunisienne en 1977 où, à ce jour, il est comédien et
principal metteur en scène.

Dès ses premières années, il se voit décerner une médaille d’or pour avoir
‘‘révolutionné’’ la dramaturgie radiophonique. Mais c’est là, à la Radio, qu’il
se forge à la mise en scène. Une expérience qui lui vaudra plus tard neuf
distinctions et non des moindres.

La pièce ‘‘Connais ton pays’’, sur un texte de Riadh Marzouki, lui réservera
deux médailles d’or, au sud tunisien, puis à Carthage. ‘‘Le juge des juges’’ lui
assure une médaille de bronze. La vraie consécration, il la connaîtra en
Jordanie où il rafle trois médailles d’or lors de son Festival pour la pièce
‘‘Ibrahim II’’: prix du meilleur comédien, prix de la meilleure mise en scène,
et prix de la même œuvre théâtrale. Au Caire, ‘‘Rose en or’’, sur un texte de
Ali Dib, lui vaudra une médaille d’or et une d’argent, alors que ‘‘Mourad III’’,
du Pr. Habib Boularès, le consacre 1er prix, toujours au Caire.

On peut citer encore à son actif la mise en scène de la pièce ‘‘Une femme au
bain maure des hommes’’ avec au principal rôle Leila Chebbi. Et tout
dernièrement, en tant que comédien, l’un des premiers rôles dans ‘‘Ellyl zéhi’’
de Farhat Jedid.

Sauf que la grande énigme, c’est son absence, depuis 15 ans, dans le feuilleton
tunisien. Oubli? Négligence? Simple omission?… Et dire qu’il s’agit d’une
valeur sûre qui a fait ses preuves un peu partout.