
Hichem Ben Azouz : Sangoma, le guérisseur ou la littérature comme acte de survie
Le prix en langue française a été attribué à Hichem Ben Azouz pour son roman Sangoma, le guérisseur. Un texte d’une intensité rare, qui dépasse très vite le cadre du récit médical pour devenir une véritable expérience de limite. L’auteur y explore la condition du médecin blessé, cette figure paradoxale qui soigne les autres tout en portant, en silence, ses propres fractures. Sangoma n’est pas un roman de salle d’hôpital : c’est un voyage dans les zones où la douleur devient langage, où la vulnérabilité se transforme en lucidité.
Le livre secoue, dérange, et s’impose comme un plaidoyer pour une médecine profondément humaine, loin de la technicité froide et des protocoles qui anesthésient parfois l’empathie. Pour incarner cette fragilité, Ben Azouz convoque le mythe du centaure Chiron, guérisseur immortel mais blessé à jamais. Une métaphore puissante qui traverse tout le roman et rappelle que la capacité à soigner naît souvent d’une blessure intime.
Le jury a salué une œuvre qui détonne dans le paysage littéraire tunisien : violente, viscérale, presque physique, elle « agresse » le lecteur, le bouscule, l’oblige à ressentir. Sangoma n’est pas un texte que l’on lit : c’est un texte que l’on encaisse, que l’on porte en soi longtemps après l’avoir refermé.
Lors de ses interventions, Hichem Ben Azouz a livré une image saisissante de sa propre trajectoire : « La médecine est mon épouse légitime, la littérature ma maîtresse, et le cinéma mon amante perdue. » Une confession qui dit tout de ses passions multiples, de cette tension créatrice qui nourrit son écriture. Ses années en Afrique du Sud, ses gardes interminables en anesthésie, ses confrontations quotidiennes à l’impuissance médicale, ont façonné un regard qui ne se contente pas de témoigner : il interroge, il dérange, il ouvre des brèches.
Cette densité vécue donne au roman une profondeur qui dépasse largement le simple récit professionnel. Sangoma devient un espace où se rencontrent la science et le mythe, la chair et le symbole, l’épuisement et la résistance. Une œuvre qui révèle un écrivain capable de transformer la douleur en matière littéraire, et de faire de la fragilité un territoire de création.
Hichem Ben Azouz s’impose ainsi comme l’une des voix les plus singulières de la littérature tunisienne contemporaine : un auteur qui écrit comme on opère, avec précision, avec audace, et parfois avec la nécessité urgente de sauver ce qui peut encore l’être.
Hella Feki, ou l’art de redonner royaume aux exilées de l’histoire
Avec Une reine sans royaume, Hella Feki accomplit un geste littéraire rare : elle ressuscite une figure effacée des récits officiels, Ranavalona III, dernière souveraine de Madagascar, déposée en 1897 par l’administration coloniale française et condamnée à un exil sans retour. De La Réunion à Alger, puis brièvement à Tunis en 1907, la reine déchue traverse l’histoire comme une silhouette blessée mais indomptable, portant en elle un royaume perdu et une mémoire que l’on croyait dissoute.
Faute de sources abondantes, Hella Feki a dû affronter les silences de l’histoire. Elle raconte avoir plongé dans les archives d’Aix‑en‑Provence et de Tunis, croisé des biographies, interrogé les traces ténues laissées par la souveraine. Là où les documents se taisaient, l’autrice a laissé l’imaginaire prendre le relais.
« J’ai dû me documenter en piochant dans les archives d’Aix‑en‑Provence, dans les lectures de biographies, dans l’immersion dans la Tunisie coloniale — ce qui a permis de transformer les blancs de l’histoire en matière romanesque. Je voulais que ce roman soit un plaidoyer pour la mémoire des femmes oubliées, et une méditation sur l’exil et la rencontre des cultures. » Cette déclaration éclaire la démarche de l’autrice : écrire pour réparer, pour restituer une voix à celles que l’Histoire a reléguées dans ses marges.
Le roman adopte la forme d’un journal intime fictif, offrant une proximité bouleversante avec Ranavalona III. À Tunis, Hella Feki imagine la reine rencontrant des femmes influentes de l’époque, notamment l’Allabayakmar, ancienne esclave circassienne devenue l’épouse de Naceur Bey.
Dans ces cercles féminins lettrés, la souveraine trouve une sororité inattendue, un espace de renaissance intellectuelle où se partagent réflexions politiques, aspirations culturelles et rêves d’émancipation. Ces scènes, d’une grande délicatesse, font du roman un hommage vibrant aux alliances féminines qui traversent les frontières et les époques.
La douleur du déracinement irrigue tout le texte. Confrontée aux paysages du Maghreb, Ranavalona revit ses amours passionnées à Antananarivo, les attaques françaises sur les côtes malgaches, la perte brutale de son royaume.
Hella Feki explore cette mémoire blessée avec une sensibilité rare, faisant de l’exil non seulement un déplacement géographique, mais une fracture intime, identitaire, presque métaphysique. Pourtant, dans ce dénuement, la reine découvre une forme de résilience, une capacité à se réinventer loin des attributs du pouvoir.
En reliant Madagascar, Alger et Tunis, Hella Feki compose une fresque où se mêlent poésie, histoire et fiction. Elle fait dialoguer les cultures, les mémoires et les blessures, offrant un roman qui, tout en s’ancrant dans la tradition, ouvre des espaces nouveaux pour la littérature arabe contemporaine. Le jury a salué une œuvre subtile et audacieuse, capable de transformer une figure historique en héroïne universelle, et de faire de l’exil non pas une fin, mais un commencement.
Une reine sans royaume devient ainsi un texte de transmission, un geste de mémoire, un hommage à toutes les femmes que l’histoire a effacées — et que la littérature, grâce à des autrices comme Hella Feki, ramène au centre.
Amel Belhadj Ali


