
En Tunisie, le terrain est différent, mais le malaise est comparable. Les entreprises cherchent de la visibilité, les investisseurs réclament une justice prévisible, les banques disposent de liquidités qui irriguent insuffisamment la production et des filières entières restent prisonnières de décisions administratives incohérentes.
Du stade mondial au climat tunisien des affaires, une même question s’impose : peut-on encore gagner lorsque les joueurs ne savent plus exactement comment l’arbitre appliquera la règle ?
Le pouls de la Tunisie : beaucoup de liquidités, trop peu de confiance
Les cinq dossiers économiques de la semaine dessinent moins une crise de ressources qu’une crise d’allocation, de cohérence et de confiance.
La filière viticole en constitue une illustration presque caricaturale. Selon les responsables professionnels interrogés par WMC, les surfaces consacrées à la vigne seraient tombées de 100 000 hectares en 1952 à environ 5 600 hectares en 2026. La production, qui atteignait autrefois quelque 40 millions de bouteilles, ne dépasserait plus 25 à 28 millions.
La cause avancée n’est pas seulement agricole. Elle est institutionnelle : restrictions sur l’importation de plants, vieillissement du vignoble, fiscalité pouvant absorber entre 50 % et 55 % du chiffre d’affaires et disparition progressive des structures de promotion et de contrôle de la filière.
Le résultat est économiquement absurde. Le raisin de cuve devient rare et cher, certaines pratiques dégradent la qualité, le produit tunisien perd son potentiel à l’exportation et l’État fragilise une activité qui contribue pourtant à ses recettes fiscales, au tourisme et à l’emploi agricole.
Le problème dépasse donc largement le vin. Il résume une pathologie nationale : une réglementation conçue pour protéger finit par empêcher de produire.
Le rapport de la Commission tunisienne des analyses financières révèle une autre facette de cette fragilité. Les déclarations de soupçons financiers seraient passées de 446 en 2020 à 1 334 en 2025. Leur multiplication peut traduire une amélioration de la détection grâce à la plateforme GoAML. Elle indique également l’ampleur des flux que le système doit désormais surveiller.
D’après les données présentées, 98 % des déclarations concernent le blanchiment d’argent, contre 2 % le financement du terrorisme. Le commerce international, le tissu associatif et le BTP apparaissent parmi les secteurs les plus exposés aux signalements.
Ces chiffres entrent en résonance avec le paradoxe monétaire tunisien. Près de 29,3 milliards de dinars circuleraient hors du système bancaire, tandis que les billets et monnaies seraient passés de 15,8 milliards en 2021 à 28,6 milliards en 2026.
La liquidité existe donc. Mais elle ne devient pas automatiquement investissement, productivité ou innovation.
Lorsqu’un paiement en espèces est perçu comme plus simple, moins coûteux ou moins risqué qu’une transaction bancaire, le cash devient rationnel pour l’individu, mais collectivement destructeur. Il réduit la traçabilité, entretient l’économie informelle, affaiblit la collecte fiscale et prive le système bancaire d’une partie de sa capacité d’intermédiation.
Dans le même temps, l’État absorbe une proportion croissante du crédit. Selon les analyses publiées par WMC, les crédits accordés à l’État seraient passés de 18,5 % du PIB en 2021 à 38,3 % en 2026. Sa part dans l’ensemble des crédits bancaires atteindrait 35,7 %, alors que les crédits à l’économie reculeraient.
Voilà le cœur du paradoxe : la Tunisie n’est pas à court de monnaie ; elle est à court de mécanismes capables de transformer cette monnaie en richesse durable.
L’onde de choc internationale : quand le politique entre sur le terrain
La Coupe du monde 2026 fournit une métaphore saisissante de cette crise institutionnelle.
Les polémiques arbitrales se sont accumulées pendant le tournoi, malgré le recours croissant à la VAR, aux capteurs intégrés au ballon et aux outils d’assistance technologique. La modernité des instruments n’a pas supprimé les contestations ; elle les a parfois rendues plus complexes.
Après l’expulsion de l’attaquant américain Folarin Balogun, le président américain Donald Trump a publiquement critiqué l’arbitre brésilien Raphael Claus. La FIFA a ensuite défendu la compétence et l’intégrité de l’officiel, alors que la suspension automatique du joueur avait été levée, nourrissant les interrogations sur la cohérence de la procédure disciplinaire.
Des observateurs ont également évoqué une possible intervention politique auprès de la direction de la FIFA. Même lorsqu’elle n’est pas juridiquement démontrée, la seule perception d’une influence extérieure suffit à détériorer la crédibilité de l’arbitrage.
Le doute s’est encore renforcé lors du quart de finale entre l’Angleterre et la Norvège. Le camp norvégien a estimé que le ballon avait touché un câble de caméra avant un but anglais. La FIFA a répondu que les données du capteur ne montraient aucun contact anormal. La technologie, supposée clore la discussion, s’est ainsi retrouvée au centre de la controverse.
Dans un autre quart de finale, le sélectionneur suisse Murat Yakin a qualifié d’« inacceptable » une décision prise après intervention de la VAR et ayant conduit à l’expulsion de Breel Embolo contre l’Argentine. Il a estimé que cette décision avait bouleversé l’équilibre du match.
L’enseignement dépasse le football : une institution ne devient pas crédible simplement parce qu’elle se numérise.
Une caméra ne remplace pas une règle claire. Un algorithme ne compense pas une procédure opaque. Une plateforme numérique ne suffit pas lorsque les décisions finales demeurent incomprises, contestées ou soupçonnées de varier selon l’identité des acteurs.
La Tunisie doit entendre ce message. La plateforme numérique de l’investisseur constitue une avancée. Le registre national des entreprises, la digitalisation administrative et l’identité numérique peuvent réduire les délais et les coûts.
Mais un investisseur ne cherche pas seulement un portail moderne. Il cherche à savoir si son contrat sera exécuté, si son autorisation sera délivrée dans un délai prévisible, si la règle fiscale restera lisible et si un recours juridique sera traité indépendamment de son poids économique ou politique.
Autrement dit, il ne suffit pas d’installer la VAR. Il faut encore que l’arbitrage inspire confiance.
De « Choose Tunisia » à « Trust Tunisia »
Le Tunisia Investment Forum 2026 a présenté un pays ambitieux, géographiquement proche de l’Europe, connecté à l’Afrique et capable d’accueillir des activités industrielles complexes.
La progression annoncée de 30 % des investissements directs étrangers en 2025 paraît encourageante. La Tunisie dispose de compétences reconnues dans les composants automobiles, le textile technique, la pharmacie, la mécatronique, les technologies numériques et certains services à forte valeur ajoutée.
Plusieurs entreprises internationales déjà installées ont développé leurs unités tunisiennes jusqu’à en faire des centres d’excellence. Cela confirme que le pays peut produire de la qualité, intégrer des chaînes de valeur mondiales et réussir des transferts technologiques.
Mais la composition des flux tempère fortement l’optimisme : selon l’article consacré au forum, 90 % de la progression des IDE proviendrait d’entreprises déjà implantées, contre seulement 10 % de nouveaux investisseurs.
Ce chiffre est à la fois rassurant et inquiétant.
Il est rassurant parce que les entreprises connaissant réellement le terrain tunisien continuent d’y investir. Il est inquiétant parce que le pays semble avoir plus de facilité à conserver partiellement ses partenaires qu’à convaincre de nouveaux entrants.
Le recul de la Tunisie au 118ᵉ rang sur 150 pays dans le classement GIRRI 2026 confirme cette difficulté. Le pays aurait perdu sept places et se situerait derrière le Maroc, 98ᵉ, et l’Algérie, 102ᵉ.
Le système juridique et réglementaire, la lenteur des réformes et la résilience économique figurent parmi les principales vulnérabilités relevées. Cela révèle un écart grandissant entre l’image projetée dans les forums et le risque perçu dans les conseils d’administration.
La formule « Choose Tunisia » est séduisante. Mais elle doit désormais évoluer vers une promesse plus exigeante : Trust Tunisia.
Choisir un pays peut résulter d’un coût salarial attractif, d’un emplacement géographique ou d’un avantage fiscal. Lui faire confiance suppose davantage : stabilité, transparence, continuité administrative et capacité à traiter tous les acteurs selon les mêmes règles.
Résilience et prospective : réorienter le crédit vers les joueurs qui créent
La résilience tunisienne ne viendra pas d’un nouveau slogan. Elle dépendra de la capacité à reconnecter le système financier à la production.
Le premier chantier consiste à rendre l’économie formelle plus avantageuse que l’informel. Le plafonnement progressif des transactions importantes en espèces doit s’accompagner de services bancaires moins coûteux, de paiements électroniques accessibles et d’une protection renforcée des usagers.
Interdire le cash sans améliorer l’alternative numérique déplacerait simplement le problème. La transition doit créer de la confiance avant d’imposer de nouvelles contraintes.
Le deuxième chantier consiste à réduire l’éviction du secteur privé par le financement de l’État. Lorsque les banques trouvent dans la dette publique un placement plus simple et plus sûr que le crédit aux entreprises, l’épargne nationale cesse de financer suffisamment l’investissement productif.
Il faut donc reconstruire des mécanismes ciblés de financement pour les PME exportatrices, les entreprises technologiques, l’agriculture modernisée, l’efficacité énergétique et les industries capables de remplacer certaines importations.
Le troisième chantier est logistique. Une entreprise industrielle récompensée au Tunisia Investment Forum affirme devoir refuser des contrats en raison des déficiences de la chaîne logistique. Cette alerte devrait peser davantage qu’une dizaine de présentations promotionnelles.
L’intelligence artificielle ne débloque pas un conteneur. Une plateforme numérique ne répare pas un port. Un prix international ne compense pas des délais de livraison incompatibles avec les exigences d’un constructeur automobile européen.
Le quatrième chantier est régional.
Le Maroc consolide son attractivité par les infrastructures, les écosystèmes automobiles et aéronautiques, les énergies renouvelables et la continuité de sa stratégie industrielle. L’Algérie mobilise la taille de son marché, ses ressources énergétiques et une politique de substitution aux importations, malgré des rigidités persistantes.
La Tunisie ne peut rivaliser ni par la taille du marché algérien ni par les capacités d’investissement public marocaines. Elle doit gagner autrement : par la rapidité, la qualité des compétences, l’agilité réglementaire, la proximité européenne et la sécurité juridique.
Sa petite taille pourrait devenir un avantage si elle permettait de réformer plus vite. Elle devient au contraire un handicap lorsque la bureaucratie d’une petite économie reproduit la lenteur d’un très grand État.
Le verdict : un pays ne perd pas faute de talent, mais faute de règles crédibles
La semaine économique tunisienne révèle un pays riche de contradictions.
Il possède de la liquidité, mais manque de financement productif. Il veut combattre les flux suspects, mais conserve une économie dominée par le cash. Il organise un forum pour attirer les investisseurs, mais recule dans les classements de risque. Il possède une histoire viticole millénaire, mais laisse dépérir la matière première indispensable à la filière. Il célèbre la digitalisation, mais ses entreprises continuent de perdre des marchés à cause de la logistique et des lenteurs administratives.
La Coupe du monde 2026 rappelle que la technologie ne peut sauver un match lorsque la confiance dans l’arbitre est déjà atteinte.
La Tunisie doit donc cesser de considérer la gouvernance comme un supplément de communication. Elle constitue désormais une infrastructure économique aussi importante qu’un port, une autoroute ou une centrale électrique.
Le capital accepte le risque commercial. Il peut tolérer les fluctuations d’un marché, l’intensité de la concurrence et même une conjoncture difficile. Ce qu’il supporte beaucoup moins, c’est l’incertitude arbitraire : une autorisation sans délai, une fiscalité sans visibilité, une décision administrative sans justification ou une règle appliquée différemment selon les acteurs.
Le prochain match économique ne sera pas gagné par le pays qui prononcera le plus souvent les mots « innovation », « résilience » ou « intelligence artificielle ».
Il sera gagné par celui qui garantira que la règle est connue avant le coup d’envoi, que l’arbitre reste indépendant pendant la rencontre et que le résultat ne sera pas réécrit après le coup de sifflet.
Pour la Tunisie, l’urgence n’est plus seulement d’attirer les capitaux.
Elle est de mériter durablement leur confiance.
EN BREF
- Crise de confiance financière : 29,3 milliards de dinars circulent hors du système bancaire tunisien en 2026, illustrant un recours massif au cash face aux lourdeurs administratives.
- Effection du secteur privé : Les crédits bancaires accordés à l’État captent 35,7 % du total et représentent 38,3 % du PIB en 2026, limitant le financement des PME.
- Asphyxie sectorielle : Les surfaces de vigne se sont effondrées à 5 600 hectares en 2026 (contre 100 000 en 1952), minées par une fiscalité prélevant jusqu’à 55 % du chiffre d’affaires.
- L’illusion digitale : Malgré les plateformes numériques et la hausse des signalements financiers via GoAML (1 334 en 2025), la perception du risque institutionnel persiste.
- Décrochage régional : Classée 118ᵉ au GIRRI 2026, la Tunisie se fait distancer par le Maroc et l’Algérie, pénalisée par sa lenteur logistique et l’instabilité de ses règles.


