
La menace est invisible. Pas de retenue asséchée, pas de niveau d’eau immédiatement observable : sous les terres agricoles tunisiennes, certaines nappes sont pourtant sollicitées au-delà de leur capacité naturelle de renouvellement.
Les données nationales disponibles donnent la mesure du déséquilibre : les nappes phréatiques seraient exploitées à environ 119 % de leurs ressources renouvelables, tandis que le taux atteindrait 134 % pour les nappes profondes. Dans certains bassins, la pression est beaucoup plus forte encore.
Autrement dit, une partie du système agricole ne vit plus uniquement du « revenu » annuel de l’eau, mais commence à puiser dans son capital.
Des milliers de prélèvements hors radar
À cette pression s’ajoute la multiplication des ouvrages échappant au contrôle administratif.
Les estimations disponibles évoquent plus de 21 000 forages illicites, avec des évaluations allant jusqu’à plus de 30 000 selon Raoudha Gafrej.
L’enjeu ne réside pas seulement dans leur nombre. Un forage non recensé signifie aussi un prélèvement difficile à mesurer : volumes pompés, profondeur atteinte, évolution du niveau de la nappe et qualité de l’eau peuvent échapper au suivi.
Or une ressource souterraine ne peut être pilotée sans connaître précisément ce qui entre et ce qui en sort.
La question devient particulièrement sensible lorsque plusieurs exploitants puisent simultanément dans le même aquifère. Le forage individuel apporte une solution immédiate à l’agriculteur, mais l’addition de milliers de solutions individuelles peut créer un problème collectif.
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Quand la salinité gagne du terrain
Le pompage excessif ne réduit pas uniquement la quantité disponible.
Dans les aquifères côtiers, la baisse du niveau d’eau douce peut favoriser la progression de l’eau marine. Le phénomène de biseau salin augmente alors progressivement la concentration en sels.
Pour l’agriculture, les conséquences sont lourdes : baisse des rendements, dégradation des sols, restriction du choix des cultures et, à terme, nécessité de rechercher une nouvelle source.
Il existe donc un point à partir duquel disposer encore d’eau sous terre ne signifie plus nécessairement disposer d’une eau réellement exploitable.
L’agriculture « pluviale » change de nature
Une autre évolution pourrait être encore plus profonde.
La majorité des terres agricoles tunisiennes reste officiellement classée en agriculture pluviale. Historiquement, ces exploitations dépendent essentiellement des précipitations et non d’un réseau permanent d’irrigation.
Mais les sécheresses répétées brouillent cette frontière.
Dans l’arboriculture, et particulièrement pour les plantations fragilisées par plusieurs campagnes déficitaires, l’eau apportée par citerne ou issue d’un forage peut devenir un moyen de sauvegarder les arbres durant les périodes critiques.
L’exploitation reste statistiquement pluviale. Économiquement, elle commence pourtant à intégrer un besoin d’irrigation de secours.
Cette mutation est importante : elle signifie que la demande réelle en eau agricole pourrait devenir plus diffuse et plus difficile à comptabiliser que celle des seuls périmètres irrigués.
Le compteur invisible de la crise hydrique
Pour Raoudha Gafrej, cette évolution impose de surveiller les nappes avec la même attention que les barrages.
Car les deux crises n’évoluent pas de la même manière.
Un barrage qui se vide lance un signal immédiatement visible. Une nappe peut, elle, perdre plusieurs mètres, se saliniser progressivement et continuer malgré tout à fournir de l’eau pendant un certain temps.
C’est précisément ce qui en fait une ressource stratégique mais dangereuse à considérer comme une réserve de secours permanente.
La prochaine bataille de l’eau en Tunisie pourrait donc se jouer moins à la surface que sous les terres agricoles : mesurer réellement les prélèvements, contrôler les forages et empêcher que la réponse aux sécheresses d’aujourd’hui ne compromette les réserves de demain.
EN BREF
- Taux de surexploitation alarmants : Les nappes phréatiques tunisiennes sont exploitées à 119 % et les nappes profondes à 134 % de leurs ressources renouvelables.
- Prolifération des ouvrages illégaux : Entre 21 000 et plus de 30 000 forages échappent au contrôle et aux mesures de l’administration.
- Salinisation irréversible des sols : La baisse des nappes côtières provoque une intrusion d’eau de mer (biseau salin), ruinant les rendements agricoles.
- Mutation cachée de l’agriculture pluviale : L’arboriculture autrefois dépendante de la pluie intègre désormais de l’irrigation d’urgence par citerne ou forage.
- Urgence de pilotage : L’experte Raoudha Gafrej préconise une gouvernance rigoureuse des eaux souterraines au même titre que la gestion des barrages.


