EauDÉCRYPTAGE — La crise hydrique tunisienne ne se mesure pas seulement en mètres cubes disponibles. Elle se lit aussi dans le comportement des ménages. Coupures, vieillissement du réseau et inquiétudes sur la qualité perçue de l’eau poussent une partie croissante de la population vers l’eau embouteillée. Une évolution qui installe progressivement une véritable dualité économique de l’accès à l’eau.

L’un des chiffres les plus spectaculaires de la crise hydrique tunisienne ne vient ni des barrages ni des nappes.

Durant les neuf premiers mois de 2025, les Tunisiens ont consommé environ 2,1 milliards de litres d’eau embouteillée, pour une valeur proche de 790 millions de dinars. La consommation a progressé de 8 % par rapport à la même période de 2024, selon la directrice générale de l’Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie.

En 2024, la production avait approché 3 milliards de litres, correspondant à environ 244 litres par habitant et par an.

L’eau en bouteille n’est donc plus un produit occasionnel. Elle est devenue, pour de nombreux ménages, une dépense courante.

Le problème n’est plus seulement l’accès, mais la confiance

Pour Raoudha Gafrej, cette progression traduit en partie une crise de confiance dans l’eau du robinet.

Coupures, reprise de distribution avec une eau momentanément trouble, présence de particules, goût ou odeur inhabituels : ces épisodes peuvent suffire à pousser le consommateur vers la bouteille, même lorsqu’ils ne signifient pas nécessairement que l’eau distribuée est impropre à la consommation.

Le problème devient alors autant psychologique qu’hydraulique.

Car un réseau d’eau potable ne fournit pas uniquement un volume. Il doit aussi fournir une garantie de continuité et de qualité suffisamment crédible pour que l’usager lui fasse confiance.

Plus de 160 millions de m³ perdus sur le réseau

Cette confiance est fragilisée par l’état des infrastructures.

Les données nationales faisaient état de 160,9 millions de m³ perdus sur le réseau de distribution en 2021, soit un taux moyen de déperdition de 32,5 %. Environ 20 % du réseau de la SONEDE avait alors plus de 46 ans et quelque 22 753 casses étaient enregistrées annuellement.

Des estimations plus récentes citées dans le débat public placent les pertes globales entre 35 et 40 % dans certaines évaluations, avec de fortes disparités régionales.

Dans un pays où chaque mètre cube compte, perdre une telle quantité avant même qu’elle n’arrive au consommateur transforme la rénovation des canalisations en investissement stratégique.

Deux marchés pour une même nécessité

Mais l’essor de l’eau embouteillée révèle surtout une fracture économique.

Le ménage capable de payer achète une seconde sécurité : il règle sa facture SONEDE, puis achète de l’eau en bouteille pour boire.

Le ménage disposant de revenus plus faibles n’a pas toujours cette possibilité.

La crise hydrique crée ainsi progressivement deux niveaux d’accès à l’eau : un service collectif, peu coûteux mais parfois perçu comme incertain, et une solution privée beaucoup plus chère permettant à ceux qui en ont les moyens de réduire leur perception du risque.

Les 790 millions de dinars dépensés en seulement neuf mois en 2025 donnent la mesure économique de ce basculement.

Réparer la confiance avant d’augmenter les tarifs

Cette dualité complique également le débat tarifaire.

La SONEDE doit financer l’entretien et la modernisation de dizaines de milliers de kilomètres de conduites. Mais relever fortement le prix de l’eau sans améliorer parallèlement la continuité et la qualité perçue du service ferait peser une charge supplémentaire sur ceux qui disposent du moins d’alternatives.

La réforme devra donc combiner réduction des pertes, renouvellement du réseau, transparence sur la qualité et tarification socialement progressive.

Car dans la Tunisie hydrique de demain, la bataille ne consistera pas seulement à produire davantage d’eau.

Elle consistera aussi à faire en sorte que l’eau publique redevienne suffisamment fiable pour que le citoyen n’ait pas besoin d’en acheter une deuxième fois.

EN BREF

  • Consommation record : 2,1 milliards de litres d’eau embouteillée consommés sur les 9 premiers mois de 2025 (790 millions de dinars).
  • Croissance continue : Hausse de 8 % de la consommation d’eau en bouteille par rapport à la même période en 2024.
  • Volume par habitant : La production a atteint près de 3 milliards de litres en 2024, soit 244 litres par an et par habitant.
  • Pertes d’infrastructures : 160,9 millions de m³ perdus en 2021 (32,5 % de déperdition), avec des estimations récents situant les fuites entre 35 % et 40 %.
  • Obsolescence du réseau : 20 % du réseau de la SONEDE a plus de 46 ans, provoquant plus de 22 753 casses annuelles.