TaparuraPlus de vingt ans après le lancement de sa grande opération de dépollution, Taparura dispose aujourd’hui de quelque 420 hectares en bord de mer et de six kilomètres de littoral réhabilité. Mais la transformation de cette réserve foncière en nouveau quartier de Sfax reste largement à concrétiser. Après plusieurs tentatives pour attirer des investisseurs, le dossier est de nouveau présenté comme proche d’une relance, notamment à travers la piste d’un partenariat tuniso-saoudien. Les travaux urbains, eux, restent à engager à grande échelle.

À Sfax, Taparura est à la fois une réussite environnementale et une promesse urbaine qui tarde à devenir réalité.

La première partie du pari a pourtant été tenue. Là où plusieurs décennies d’activités industrielles avaient laissé un littoral fortement pollué, les pouvoirs publics ont mené une opération de dépollution, de confinement des déchets industriels, de remblaiement et de récupération de terrains sur la mer. La Banque européenne d’investissement, qui a participé à son financement, considère cette phase d’assainissement comme achevée.

La seconde partie du projet est beaucoup plus difficile : construire, sur les terrains récupérés, un nouveau morceau de ville capable de reconnecter Sfax à la Méditerranée tout en offrant logements, activités économiques, services, équipements publics et espaces de loisirs.

C’est là que Taparura reste bloqué.

Une opération née d’un lourd passif industriel

Le projet TAPARURA plonge ses racines dans l’histoire industrielle de Sfax. La côte nord de la ville a longtemps accueilli des activités chimiques dont les rejets ont fortement dégradé les sols et le milieu marin, au point de couper en partie l’agglomération de son front de mer.

Pour prendre en charge la reconversion du site, l’État crée la Société d’études et d’aménagement des côtes nord de la ville de Sfax, la SEACNVS. L’objectif dépasse rapidement la seule dépollution : il s’agit de récupérer des terrains, de restaurer le littoral puis de les intégrer au développement futur de l’agglomération.

Une étape financière majeure intervient en juillet 2004. La Banque européenne d’investissement signe un financement de 34 millions d’euros, réparti entre les volets déchets solides et eau-assainissement. La BEI évaluait alors le coût total de l’opération soutenue à environ 70 millions d’euros.

À l’époque, la banque européenne justifiait son intervention par l’ampleur de la pollution industrielle et par son impact sur les plages, les eaux côtières, l’activité économique et le potentiel touristique de Sfax. Le projet devait aussi permettre de restituer les terrains assainis à des usages publics et privés.

La dépollution, première grande étape franchie

Les travaux ont changé physiquement le nord de la ville.

La documentation de la BEI fait état de plusieurs kilomètres de littoral réhabilités, d’une plage publique recréée et d’une vaste superficie récupérée pour de futurs développements urbains. Dès 2011, la banque présentait l’opération de dépollution comme achevée et évoquait une zone nouvelle de plus de 450 hectares dans ses publications de l’époque. Les données institutionnelles tunisiennes actuellement utilisées pour le projet retiennent plutôt une superficie d’environ 420 hectares.

Cette différence de superficie illustre la nécessité de manier avec précaution les chiffres successivement publiés sur Taparura : les périmètres et programmes ont évolué avec les études.

Un fait reste cependant solidement établi : la phase environnementale lourde a été réalisée.

La fiche actuelle de l’Instance générale de partenariat public-privé confirme que six kilomètres de friches industrielles ont été nettoyés et que la zone d’intervention couvre environ 420 hectares.

Autrement dit, contrairement à l’impression que peut donner l’extrême lenteur du dossier, Taparura n’est pas un projet resté entièrement sur papier. Des financements importants ont été mobilisés et des travaux physiques majeurs ont été exécutés.

Le problème commence après cette première victoire.

Quatre millions de mètres carrés de constructions envisagés

Une fois les terrains dépollués, il fallait leur trouver un modèle urbain et économique.

Les ambitions sont considérables. La fiche descriptive publiée par l’Instance générale de partenariat public-privé envisage jusqu’à 4 millions de mètres carrés de bâtiments, avec quelque 25 000 logements destinés à environ 70 000 habitants.

Le programme mentionne également des hôtels et complexes touristiques représentant potentiellement 13 000 lits, des bureaux, des services, des équipements médicaux, un centre de congrès, une marina, un musée régional, une grande bibliothèque, des infrastructures sportives et culturelles ainsi qu’un important réseau d’espaces verts. Des infrastructures de transport, dont une ligne de bus rapide, figurent également parmi les composantes envisagées.

Il ne faut toutefois pas lire cette fiche comme le programme d’un chantier déjà contractualisé.

Le même document précise que, après la décontamination du site, les phases suivantes doivent encore intégrer des études sociales, économiques, environnementales, spatiales, techniques et financières afin d’établir une stratégie globale et un programme opérationnel pluriannuel.

C’est précisément le nœud du dossier : avoir un terrain disponible ne suffit pas à créer une ville.

Le financement de la ville nouvelle reste le point faible

La dépollution avait un périmètre technique relativement identifiable et pouvait bénéficier de financements publics et multilatéraux.

La phase immobilière obéit à une logique différente. Elle suppose qu’un investisseur, ou un consortium d’investisseurs, accepte de financer les infrastructures et le développement progressif du site, tout en disposant d’une visibilité suffisante sur la rentabilité des logements, hôtels, bureaux, commerces et autres activités projetées.

Depuis plus d’une décennie, plusieurs formules ont été explorées.

Taparura a été présenté à des investisseurs et intégré aux projets susceptibles d’être réalisés en partenariat public-privé. En 2018, il figurait notamment parmi les projets promus lors du Forum PPP organisé par la Tunisie. Des accords ont également été annoncés avec des partenaires chinois pour préparer ou actualiser certaines études.

Mais ces démarches n’ont pas débouché sur la construction à grande échelle du nouveau quartier.

Aujourd’hui encore, l’Instance générale de partenariat public-privé classe officiellement Taparura comme « projet programmé » et indique comme modalité éventuelle un PPP institutionnel.

Cette qualification est déterminante : elle signifie que le modèle de développement est encore au stade de structuration et non celui d’un projet urbain complètement financé et en cours d’exécution.

2024-2026 : une nouvelle tentative de relance

Le dossier a néanmoins repris une place importante dans l’agenda gouvernemental.

À partir de 2024, les autorités ont remis en avant la nécessité de valoriser le site et d’accélérer la recherche d’un partenaire capable de porter le développement urbain. Une piste impliquant la société tuniso-saoudienne chargée historiquement de l’aménagement des Berges du Lac de Tunis a ensuite été évoquée.

Le 30 mars 2026, le ministre de l’Équipement et de l’Habitat, Slah Zouari, déclarait que Taparura avait enregistré des avancées importantes dans ses différentes phases préparatoires et annonçait un lancement prochain des travaux.

L’annonce est politiquement importante, mais elle ne constitue pas à elle seule la preuve d’un closing financier ni d’un démarrage physique général du projet.

Au 28 août 2026, les sources publiques accessibles permettent de confirmer que Taparura reste inscrit dans le pipeline officiel des projets PPP, mais elles ne permettent pas encore d’établir qu’un financement global de la deuxième phase est définitivement bouclé ni que l’ensemble des contrats nécessaires à la construction du nouveau quartier ont été conclus.

Ce qui reste réellement à faire

Le chantier à venir est donc d’une autre nature que celui déjà réalisé.

Il faut d’abord stabiliser le montage institutionnel et financier, préciser les responsabilités respectives de l’État, de la SEACNVS et des investisseurs, finaliser les conditions de mobilisation du foncier et programmer les infrastructures primaires.

Il faudra ensuite construire les réseaux routiers, d’assainissement, d’eau, d’électricité et de transport nécessaires à un quartier de plusieurs dizaines de milliers d’habitants.

Viendra enfin le développement immobilier proprement dit : logements, hôtels, bureaux, commerces, équipements publics et espaces de loisirs.

Une telle opération ne peut raisonnablement être menée qu’en plusieurs tranches. La commercialisation devra suivre progressivement la création des infrastructures afin d’éviter qu’un investissement massif ne soit engagé avant que la demande immobilière puisse l’absorber.

Un enjeu qui dépasse l’immobilier

Pour Sfax, Taparura représente davantage qu’une opération foncière.

La ville possède un poids industriel et économique majeur mais souffre depuis longtemps d’une relation difficile avec son littoral. La réhabilitation des côtes nord offre la possibilité de changer cette géographie : redonner accès à la mer, créer de nouveaux espaces publics, attirer des investissements tertiaires et touristiques et alléger une partie des contraintes urbaines du centre existant.

Mais ce potentiel explique également la complexité du projet.

Taparura devra être connecté aux transports, au centre-ville, au port et aux autres grands projets d’infrastructure de l’agglomération. Construire des immeubles ne suffira pas. La valeur économique des 420 hectares dépendra autant de leur accessibilité et de leurs équipements que de leur emplacement face à la mer.

La question centrale n’est donc plus de savoir si Taparura peut être dépollué. Cette étape est derrière Sfax.

Elle est désormais de savoir qui financera la ville qui doit prendre sa place, selon quel calendrier et avec quelle répartition du risque entre l’État et les investisseurs privés.

Après plusieurs décennies d’études et de relances, les prochaines annonces devront être appréciées à l’aune de critères beaucoup plus concrets : accord d’investissement juridiquement engageant, financement sécurisé, programme définitif, calendrier des infrastructures et marchés de travaux effectivement lancés.

C’est à cette condition que Taparura pourra passer du statut de grand projet programmé à celui de nouveau quartier réellement en construction.

Les chiffres clés

420 hectares : superficie approximative du projet selon l’IGPPP.
6 kilomètres : littoral industriel réhabilité.
34 millions d’euros : financement signé par la BEI en 2004.
Environ 70 millions d’euros : coût estimatif initial de l’opération soutenue par la BEI.
4 millions de m² : potentiel de constructions indiqué dans la fiche PPP.
25 000 logements : capacité envisagée.
70 000 habitants : population potentielle du nouveau quartier.
13 000 lits touristiques : capacité hôtelière envisagée dans le scénario institutionnel.

En bref

Taparura a déjà franchi sa première grande étape : la dépollution du littoral nord de Sfax et la récupération d’une vaste réserve foncière. Mais l’essentiel du développement urbain reste à réaliser. Malgré de nombreuses études, tentatives de partenariat et annonces de relance, le projet est toujours classé officiellement parmi les PPP programmés. Les prochaines étapes décisives seront la sécurisation d’un investisseur, le bouclage du financement, la programmation des infrastructures et le lancement effectif des travaux. Pour Sfax, l’enjeu est de transformer une réussite environnementale en véritable actif économique et urbain.