La forte chaleur a fait bondir la consommation d’eau minérale en Tunisie. Mais derrière les rayons vides se dessine un problème plus profond : les stocks de précaution constitués avant l’été auraient été nettement inférieurs aux années précédentes, sur fond de crainte de poursuites pour spéculation et de bouleversement des pratiques de paiement après la réforme du chèque.
La crise de l’eau minérale n’a pas commencé avec les premières journées de canicule. Elle s’est probablement préparée plusieurs mois auparavant, lorsque producteurs et grossistes ont constitué leurs réserves pour l’été.
Selon des industriels du secteur, les stocks de sécurité auraient représenté cette année à peine 10 % des volumes habituellement accumulés avant la haute saison. Cette proportion n’a pas pu être confirmée indépendamment et doit donc être considérée comme une estimation professionnelle. Elle éclaire néanmoins l’une des faiblesses possibles de la chaîne d’approvisionnement.
En temps normal, les entreprises profitent de l’hiver et du printemps, lorsque la demande est moins forte, pour constituer des réserves. Ces volumes permettent ensuite d’absorber le pic estival sans dépendre exclusivement de la production quotidienne.
Cet amortisseur semble avoir considérablement diminué.
Stocker est devenu plus risqué
Des professionnels avancent une première explication : la peur que des volumes importants entreposés soient assimilés à de la spéculation.
La législation tunisienne contre la spéculation illicite vise notamment la rétention de marchandises destinée à provoquer artificiellement leur raréfaction ou une hausse des prix. Elle ne signifie pas que tout stock commercial est illégal.
Mais pour un industriel ou un grossiste, la question n’est pas seulement juridique. Elle concerne aussi la perception du risque. Lorsque la frontière entre stock de précaution et rétention paraît difficile à apprécier, certains opérateurs peuvent être tentés de réduire les quantités conservées dans leurs dépôts.
Le paradoxe est économique : une réglementation conçue pour empêcher les pénuries peut, si elle décourage indirectement la constitution de réserves, réduire la capacité du marché à faire face aux pics de consommation.
Le chèque, deuxième pièce du problème
Un autre changement a affecté le financement même des stocks.
Pendant des années, les grossistes pouvaient acheter avant l’été en remettant des chèques payables après l’écoulement d’une partie des marchandises. Cette pratique constituait de fait une forme de crédit commercial.
La réforme du régime du chèque a profondément modifié ces habitudes. Les professionnels interrogés estiment que de nombreux grossistes doivent désormais mobiliser davantage de trésorerie immédiatement ou recourir à d’autres moyens de paiement.
La conséquence est mécanique : lorsqu’il devient plus coûteux de financer plusieurs mois de stock, les volumes commandés peuvent diminuer.
Puis la chaleur a fait sauter le verrou
Ce système fragilisé a ensuite subi le choc de l’été.
La Chambre nationale de l’industrie des boissons non alcoolisées a estimé la hausse de la demande à environ 30 %, même si d’autres professionnels avancent une progression plus faible. Les températures élevées, conjuguées à des perturbations de production liées notamment aux coupures électriques, ont accéléré l’épuisement des réserves.
La pénurie actuelle apparaît ainsi moins comme un simple problème de capacité industrielle que comme la combinaison de trois facteurs : moins de stocks, un financement commercial devenu plus difficile et une demande exceptionnellement élevée.
Pour les pouvoirs publics, la question dépasse donc l’approvisionnement des prochaines semaines. Si les stocks privés jouent le rôle de réserve saisonnière, il faudra clarifier les conditions dans lesquelles ils peuvent être constitués et trouver des mécanismes de financement adaptés.
Le véritable test interviendra avant l’été prochain : savoir si producteurs et grossistes recommenceront à remplir leurs dépôts — ou si le marché abordera une nouvelle saison chaude avec le même déficit de précaution.


