Avec un déficit commercial proche de 90 milliards d’euros face à la Chine en 2025, l’Allemagne voit vaciller un principe longtemps défendu par son industrie : l’ouverture des marchés. Antidumping accéléré, contenu local, défense commerciale plus offensive : les demandes patronales témoignent d’un changement de rapport de force.

Pendant deux décennies, la Chine a constitué l’un des piliers du modèle industriel allemand : un vaste débouché pour les voitures et les machines, mais aussi un fournisseur compétitif et une base de production. Aujourd’hui, cette relation devient beaucoup moins confortable.

Selon la première estimation annuelle de Destatis, l’Allemagne a importé 170,6 milliards d’euros de marchandises chinoises en 2025, contre seulement 81,3 milliards d’exportations. Le déficit bilatéral a ainsi atteint 89,3 milliards d’euros, contre 66,9 milliards un an plus tôt. Les statistiques publiées ultérieurement le situent même autour de 89,9 milliards.

Derrière le déficit se cache surtout un changement de nature de la concurrence. La Chine n’est plus seulement un marché pour l’industrie allemande. Ses groupes affrontent désormais les constructeurs automobiles, équipementiers et fabricants de machines allemands en Europe comme sur les marchés tiers.

Le coût de l’ouverture

Cette pression explique le changement de ton du patronat. Le BDI réclame une utilisation plus rapide des instruments européens de défense commerciale. La DIHK plaide également pour des procédures raccourcies. D’autres industriels évoquent des exigences de contenu local ou des règles « Made in Europe ».

Le contraste avec 2024 est frappant. Lorsque Bruxelles avait imposé des droits compensateurs aux voitures électriques chinoises subventionnées, Berlin avait voté contre. Le puissant lobby automobile VDA redoutait alors une escalade susceptible de pénaliser les constructeurs allemands fortement implantés en Chine.

Le calcul évolue. Le risque de représailles chinoises subsiste, mais celui de perdre davantage de capacités industrielles en Europe pèse désormais plus lourd.

L’OCDE a renforcé les arguments des partisans d’une ligne plus ferme. Selon une étude publiée en juin 2026, les grandes entreprises manufacturières chinoises étudiées ont bénéficié, sur la période 2005-2024, de soutiens publics moyens trois à huit fois supérieurs à ceux observés parmi leurs homologues des économies de l’OCDE, selon les régions.

Pas de découplage

Berlin ne prépare pourtant pas une rupture avec Pékin. Plus de 5.000 entreprises allemandes sont présentes en Chine, et les chaînes d’approvisionnement restent étroitement imbriquées.

La stratégie reste officiellement celle du de-risking : réduire les dépendances critiques sans découpler les deux économies. Ce qui change, c’est la définition du libre-échange.

Pour une partie croissante de l’industrie allemande, l’ouverture ne peut plus être dissociée de la réciprocité. La question n’est donc plus de choisir entre commerce et protection. Elle est de déterminer jusqu’où l’Europe peut protéger son appareil industriel sans compromettre l’accès de ses entreprises au marché chinois.

Les chiffres clés

– 89,3 milliards d’euros : déficit commercial germano-chinois publié initialement pour 2025.
– 89,9 milliards d’euros : niveau ressortant des données statistiques actualisées.
– 170,6 milliards d’euros : importations allemandes depuis la Chine dans la première estimation annuelle.
– 81,3 milliards d’euros : exportations allemandes vers la Chine.
– +8,8 % : hausse initialement publiée des importations chinoises en 2025.
– -9,7 % : recul des exportations allemandes vers la Chine.
– 3 à 8 fois : écart moyen de soutien public observé par l’OCDE entre entreprises chinoises étudiées et entreprises comparables des économies de l’OCDE.
– Plus de 5.000 : entreprises allemandes présentes en Chine.

À surveiller : la véritable rupture interviendrait si Berlin transforme ce nouveau discours industriel en soutien politique à des antidumping plus rapides, à des règles de contenu européen ou à de nouveaux instruments de sauvegarde. Le libre-échange allemand ne disparaît pas. Il devient plus conditionnel.