« Courir pour rester à la même place n’est pas une avancée, c’est juste un sursis » écrivait Lewis Carroll dans De l’autre côté du miroir. Cette phrase, qui semblait n’appartenir qu’à la littérature, décrit aujourd’hui avec une précision troublante l’état de l’économie tunisienne. Une économie qui ne progresse plus, qui ne se transforme plus, qui ne fait que résister, encore et toujours, sans réforme structurelle, sans vision d’ensemble, sans avancées capables de modifier son destin.

La Tunisie se maintient, mais ne bouge pas. Elle avance sans changer. Elle produit sans créer. Elle croît sans se renforcer. Elle survit sans se projeter. Et c’est précisément ce paradoxe qui devient dangereux. Car la peur de quitter une prétendue zone de confort, la peur de réformer, la peur de décider, risque d’entraîner le pays dans une spirale de pertes économiques dont il ne pourra plus s’extraire.

Des pertes de marchés, des pertes de compétitivité, des pertes de positionnement géoéconomique, des pertes d’image. Une lente érosion qui ne fait pas de bruit, mais qui finit toujours par coûter plus cher que les crises visibles.

Ce qui menace aujourd’hui n’est pas la faiblesse des chiffres, mais la faiblesse des décisions !

La Tunisie n’est pas immobile, elle est en mouvement circulaire. Elle tourne sur elle-même. Elle répète les mêmes diagnostics, les mêmes constats, les mêmes urgences, sans jamais franchir le seuil de l’action. Elle court, mais elle reste à la même place.

Et ce sursis, qui dure depuis des années, n’est plus tenable. Car dans un monde où les économies avancent à grande vitesse, où les transitions énergétiques, numériques et industrielles redessinent les rapports de force, rester immobile revient à reculer.

Ce qui menace aujourd’hui la Tunisie n’est pas l’absence de croissance, mais l’absence de transformation. Ce n’est pas la faiblesse des chiffres, mais la faiblesse des décisions. Ce n’est pas la crise, mais l’incapacité à en sortir.

« Courir pour rester à la même place n’est pas une avancée, c’est juste un sursis. » — Lewis Carroll (adapté au contexte tunisien)

 

Tant que le pays continuera à confondre stabilité apparente et immobilisme profond, tant qu’il continuera à préférer le confort du statu quo à l’effort de la réforme, il restera prisonnier d’un modèle économique qui ne crée plus de valeur, ne retient plus les compétences, ne sécurise plus les secteurs stratégiques et ne protège plus les ménages.

La Tunisie n’a pas besoin de courir plus vite. Elle a besoin de changer de direction. Elle a besoin de rompre avec les habitudes qui l’ont enfermée dans une croissance de survie. Elle a besoin de retrouver le courage politique, économique et institutionnel qui permet de transformer une économie plutôt que de la maintenir artificiellement en mouvement. Elle a besoin d’une véritable croissance et non de déclarations pompeuses dangereusement populistes !

Une croissance qui évite la récession mais ne corrige rien

La Tunisie enregistre une croissance positive avec un PIB en hausse de 1,4 %. Cette progression masque une réalité plus sombre révélée par Ecoweek et le tableau de bord TEMA.

C’est une économie qui se maintient sans se renouveler, une industrie qui s’effrite, un marché du travail qui se contracte, un déficit énergétique qui s’aggrave et un investissement productif qui ne décolle pas. Les experts alertent sur une reprise fragile qui ne corrige aucun déséquilibre et qui risque d’installer durablement le pays dans une croissance de survie

L’amélioration statistique ne reflète pas une reprise solide. Ecoweek résume la situation avec une formule qui fait autorité « L’économie tunisienne évite la récession mais sa reprise reste sans profondeur elle repose sur des soutiens conjoncturels insuffisants plutôt que sur des moteurs internes durables ».

La croissance repose sur l’agriculture en hausse de 5,5 % sur un an, sur le tourisme et certains services sur la construction qui bondit de 16,8 % sur le trimestre. Elle reste pénalisée par une industrie affaiblie dont la part dans le PIB tombe à 15,1 % en 2026 contre 15,5 % en 2025 par une production énergétique en recul par un commerce extérieur déficitaire et par un investissement privé insuffisant

Ecoweek parle d’une croissance qui mobilise des capacités existantes sans reconstituer celles qui déterminent la croissance future une croissance sans moteurs internes.

« L’économie tunisienne évite la récession mais sa reprise reste sans profondeur, elle repose sur des soutiens conjoncturels insuffisants plutôt que sur des moteurs internes durables. » — Ecoweek

Un marché du travail en crise malgré la croissance

Le paradoxe est brutal alors que le PIB augmente. L’emploi recule au deuxième trimestre 2026. La population active occupée tombe à 3,568 millions contre 3,626 millions au trimestre précédent soit une perte de 58 200 emplois en trois mois et le taux d’emploi chute à 38,1 %, son plus bas niveau depuis vingt ans toujours selon Ecoweek numéro 31 d’août 2026.

Un déficit énergétique devenu structurel

Le premier semestre 2026 est également marqué par une baisse de 8 % des ressources énergétiques nationales. Pétrole, gaz et redevance algérienne renouvelables alors que la consommation augmente de 3,3 % selon le ministère de l’Industrie de l’Énergie et des Mines.

Ce déficit énergétique absorbe une grande partie du déficit commercial les exportations atteignent 34,6 MMDT au T2 2026 les importations 47,2 MMDT dont 18 % de biens énergétiques (Source INS Commerce extérieur)

Ecoweek souligne « Le déclin de la production nationale de pétrole et de gaz transforme chaque reprise de l’activité en hausse de la facture énergétique »

Les coupures d’électricité de l’été 2026 révèlent un système saturé incapable de répondre à la demande.

« Ce qui menace aujourd’hui n’est pas la faiblesse des chiffres, mais la faiblesse des décisions ! »

L’urgence d’un choc d’investissement énergétique

L’économiste Abdelbasset Sammari appelle à une rupture immédiate « La Tunisie n’a plus besoin d’une énième réunion ministérielle pour découvrir qu’elle a du soleil du vent et un déficit énergétique colossal ce qui manque c’est le financement et la décision politique de le mobiliser immédiatement »

Le pays doit installer 2,8 GW d’énergies renouvelables avant le 31 décembre 2028 dans le cadre du programme soutenu par la Banque mondiale Sammari insiste : « Donnez les moyens à la STEG libérez l’investissement privé équipez les toitures publiques financez construisez raccordez produisez »

Il rappelle que la Tunisie dépense des milliards pour importer de l’énergie alors qu’elle pourrait produire une part significative localement

Une crise structurelle qui dépasse l’énergie

Pour l’économiste Aram Belhadj, la crise énergétique n’est que la partie visible d’un problème plus profond « Le déficit chronique d’investissement dans des entreprises aussi importantes que la STEG et la SONEDE a transformé un choc énergétique en un choc hydrique puis en un choc de mobilisation »

Il propose une feuille de route réaliste pour la loi de finances 2027 à savoir, régler les dettes croisées État/STEG/SONEDE, réorienter une partie des subventions énergétiques vers l’investissement productif, renforcer les PPP dans le solaire décentralisé, réduire les pertes en eau qui dépassent 30 % et mobiliser des financements externes concessionnels

Belhadj conclut « La loi de finances doit obéir à un nouveau critère : la suffisance de l’investissement dans les infrastructures vitales et pas seulement l’équilibre des agrégats macroéconomiques »

A bon entendeur !

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Croissance en trompe-l’œil : Une hausse du PIB de 1,4 % tirée par le conjoncturel (agriculture, BTP) mais freinée par l’effritement industriel (15,1 % du PIB).
  • Destruction d’emplois : Perte de 58 200 emplois au T2 2026, ramenant le taux d’emploi à un niveau historique de 38,1 %.
  • Poids du déficit énergétique : Les importations d’énergie représentent 18 % du total des importations au T2 2026.
  • Imperatif renouvelable : Nécessité d’installer 2,8 GW d’énergies renouvelables d’ici décembre 2028.
  • Réforme budgétaire requise : Urgence d’assainir les dettes croisées État/STEG/SONEDE et de réorienter les subventions vers les infrastructures stratégiques.