Traitement EauDÉCRYPTAGE — Après les barrages, les nappes et les défaillances de distribution, le dernier enjeu est institutionnel. La Tunisie prépare un nouveau Code des eaux appelé à remplacer un cadre datant de 1975. Mais pour Raoudha Gafrej, la véritable réforme devra aller au-delà de la réglementation technique : elle devra organiser l’arbitrage entre usages, contrôler réellement les prélèvements et donner une valeur stratégique à chaque mètre cube.

Le chantier dure depuis près de vingt ans.

Engagée dès 2008, la révision du Code des eaux tunisien a traversé plusieurs gouvernements, une première transmission au Parlement en 2020, l’interruption du processus en 2021 puis plusieurs reprises successives.

Une nouvelle étape a été franchie cette année. Le ministère de l’Agriculture indique qu’une version amendée a été transmise aux services compétents le 30 juin 2026. Elle intègre les observations de différents ministères et structures et comporte déjà des projets de textes d’application. Au 9 août, elle devait encore être soumise au Conseil des ministres avant son transfert à l’Assemblée des représentants du peuple.

Du Code de l’eau à la gouvernance de la rareté

Pour Raoudha Gafrej, la question dépasse cependant la modernisation juridique.

Lorsqu’elle analysait en 2024 une précédente version du projet, l’experte regrettait notamment l’insuffisance de la régulation, le traitement des périmètres irrigués privés, le manque de précision sur les sanctions applicables aux forages illicites et une prise en compte encore insuffisante d’une sécheresse devenue structurelle.

La version 2026 ayant été remaniée, il faudra désormais examiner le texte définitif pour savoir jusqu’où ces préoccupations ont été intégrées.

Mais la question centrale demeure : qui arbitre lorsque plusieurs usages revendiquent une ressource qui ne suffit plus à tous ?

Une autorité indépendante pour séparer contrôle et exploitation ?

Raoudha Gafrej défend notamment la création d’une instance indépendante de régulation de l’eau, accompagnée d’échelons régionaux de gouvernance.

L’objectif serait de mieux séparer la fonction de contrôle de celle de gestion des infrastructures et des politiques sectorielles.

Cette question devient particulièrement importante pour les nappes souterraines. L’experte remet en avant les contrats de gestion de nappe, déjà préconisés dans les travaux Eau 2050 : administration, collectivités et utilisateurs définiraient ensemble les volumes pouvant être prélevés en fonction de la recharge réelle de l’aquifère.

Le forage cesserait ainsi d’être uniquement une décision individuelle pour devenir un arbitrage collectif sur une réserve commune.

Mesurer autrement : l’empreinte eau

La troisième rupture proposée concerne la comptabilité elle-même.

Compter uniquement l’eau pompée dans un barrage ou une nappe ne suffit plus. L’empreinte eau permet aussi d’intégrer l’eau provenant des pluies stockée dans les sols et surtout l’« eau virtuelle » incorporée dans les produits agricoles.

Exporter un produit très consommateur d’irrigation revient, économiquement, à exporter indirectement une partie de la ressource hydrique utilisée pour le produire.

Dans un pays structurellement déficitaire, la question devient donc stratégique : combien d’eau la Tunisie mobilise-t-elle pour chaque dinar de valeur ajoutée ou d’exportation ?

Les premières briques d’une nouvelle gouvernance

L’État commence lui-même à déplacer le débat vers ces instruments.

En juin 2026, le gouvernement a annoncé une plateforme numérique permettant de croiser en temps réel pluies, ruissellements, réserves, transferts et prélèvements, ainsi qu’une plateforme destinée aux autorisations d’exploitation du domaine public hydraulique. La stratégie Eau 2050 prévoit par ailleurs 43 programmes, 1 200 mesures et 74,5 milliards de dinars d’investissements.

Le défi n’est donc plus seulement de disposer d’un nouveau Code.

Il est de savoir s’il donnera à l’État les moyens de mesurer, contrôler, arbitrer et sanctionner.

Car après les infrastructures, les nappes et les réseaux, le dossier hydrique tunisien débouche finalement sur une question de gouvernance : qui aura le droit d’utiliser quelle eau, en quelle quantité, pour produire quoi — et à quel coût pour les générations suivantes ?

EN BREF

  • Refonte législative décisive : Le projet de Code des eaux, initié en 2008 et révisé le 30 juin 2026, est prêt pour l’arbitrage parlementaire.
  • Instance indépendante requise : Raoudha Gafrej préconise la création d’une autorité de régulation séparant la gestion des infrastructures du contrôle des prélèvements.
  • Contrats de nappe participatifs : Fixation collective des débits d’extraction en fonction du niveau de recharge réel des aquifères.
  • Comptabilité par l’« eau virtuelle » : Évaluation de la valeur ajoutée créée par mètre cube consommé, notamment dans les filières d’exportation agricole.
  • Plan d’investissement massif : La stratégie Eau 2050 prévoit 74,5 milliards de dinars répartis sur 43 programmes et 1 200 mesures.