Plus de 100 milliards de dollars mobilisés en quelques semaines auprès des expatriés indiens. Derrière ce chiffre spectaculaire, il y a moins une ruée vers les banques qu’une mécanique soigneusement organisée par la Reserve Bank of India. Son objectif : attirer des devises, réduire le risque de change supporté par les banques et épaissir le matelas qui protège la roupie face au pétrole cher et aux tensions financières mondiales. Pour la Tunisie, la vraie question est déjà là : peut-on faire des TRE autre chose qu’une source de transferts ?
Un baril plus cher, une roupie sous pression, des importateurs qui cherchent des dollars : pour une banque centrale, ce cocktail peut rapidement devenir inconfortable.
L’Inde a choisi de répondre avec une ressource qu’elle connaît bien : sa diaspora.
Au 21 août 2026, les banques indiennes avaient déjà attiré 65,4 milliards de dollars de nouveaux dépôts FCNR(B) dans le cadre d’un dispositif spécial soutenu par la RBI. Fin août, ces nouveaux dépôts auraient franchi la barre des 100 milliards de dollars.
Ce ne sont pas de simples transferts envoyés aux familles. Les FCNR(B) sont des dépôts bancaires en devises ouverts par les Indiens vivant à l’étranger. Le déposant garde son épargne en dollar, en euro ou dans une autre monnaie convertible. Il évite ainsi de porter directement le risque d’une dépréciation de la roupie.
Mais le véritable coup d’accélérateur vient de la banque centrale.
La RBI a changé l’équation
Pour une banque indienne, collecter des dollars n’est intéressant que si le coût de couverture contre les variations du change reste maîtrisable.
La RBI a donc proposé un swap dollar-roupie sur plusieurs années. En pratique, les banques lui remettent les devises collectées auprès des expatriés et reçoivent des roupies. À l’échéance, l’opération est inversée selon des conditions déterminées à l’avance.
Le résultat est puissant : les banques peuvent attirer davantage de dépôts en devises sans supporter seules le risque de change.
Et la RBI récupère, temporairement, une masse supplémentaire de devises.
Les réserves indiennes avaient atteint 729,3 milliards de dollars au 21 août 2026, un sommet historique. Un tel coussin compte particulièrement pour un pays très dépendant des importations énergétiques : quand le pétrole monte, la demande de dollars monte avec lui.
La diaspora devient ainsi beaucoup plus qu’un fournisseur de transferts. Elle devient une composante du dispositif de stabilité monétaire.
COMMENT ÇA MARCHE ?
Un expatrié indien place 10 000 dollars dans une banque indienne, sans les convertir en roupies.
La banque reçoit donc des dollars, mais doit un jour rembourser son client dans cette même devise.
Pour éviter qu’une variation du change ne lui coûte trop cher, elle échange temporairement ces dollars contre des roupies auprès de la RBI.
La banque centrale conserve les dollars pendant la durée du swap.
En résumé :
Diaspora → dollars → banque commerciale → RBI → roupies pour financer l’économie.
À l’échéance, le mécanisme fonctionne en sens inverse.
Ce système ne crée pas des devises gratuitement : les dollars devront être rendus. Il permet surtout de mieux gérer leur disponibilité dans le temps.
Et si la BCT faisait pareil ?
La comparaison avec la Tunisie est tentante.
Les Tunisiens résidant à l’étranger ont transféré environ 8,76 milliards de dinars en 2025. Ces flux représentent déjà une source essentielle de devises pour l’économie.
Mais l’essentiel reste constitué de transferts courants : argent envoyé aux familles, consommation, immobilier ou épargne bancaire classique.
Une approche inspirée de l’Inde consisterait à aller plus loin : proposer aux TRE des dépôts de trois à cinq ans directement libellés en euros ou en dollars, avec une rémunération compétitive et des règles de rapatriement transparentes.
La BCT pourrait ensuite envisager un mécanisme de couverture permettant aux banques tunisiennes d’utiliser ces ressources sans porter seules tout le risque de change.
L’intérêt serait double : allonger la durée des ressources en devises et rendre une partie de l’épargne de la diaspora plus prévisible.
Mais le risque est tout aussi clair. Un dépôt n’est pas un don. Il doit être remboursé. Une couverture offerte par la banque centrale fait également entrer le risque dans son propre bilan.
Le vrai sujet tunisien ne serait donc pas de copier la RBI, mais de concevoir un dispositif suffisamment attractif pour les TRE et suffisamment prudent pour la BCT.
CHIFFRES CLÉS
- Plus de 100 milliards $ — nouveaux dépôts FCNR(B) rapportés fin août 2026.
- 65,4 milliards $ — montant officiellement confirmé au 21 août.
- 729,3 milliards $ — réserves de change indiennes au 21 août 2026.
- 8,76 milliards TND — transferts des TRE en 2025.
- Environ 100 jours — couverture des importations tunisiennes fin août 2026.
L’Inde ne vient donc pas d’inventer une nouvelle forme de transfert de diaspora. Elle a fait quelque chose de plus intéressant : transformer une relation financière avec ses expatriés en instrument de politique monétaire.
Pour la Tunisie, c’est peut-être là que commence la véritable comparaison.


