Le 60e Festival international de Hammamet (FIH) a célébré jeudi soir un pan de la mémoire de l’art d’El Aïta (cri ou appel), l’une des expressions les plus marquantes du patrimoine musical marocain, avec le spectacle « Aïta Mon Amour » présenté par le duo Khalil Epi (Tunisie) et Widad Mjama (Maroc).

En une heure et demie, le duo a présenté un ensemble de Aïtatats qu’ils ont documenté et réinterprété dans une vision musicale contemporaine, préservant l’essence de cet héritage chanté, tout en lui insufflant de nouvelles dimensions grâce à la musique électro composée par Khalil Epi, l’un des artistes les plus éminents de la musique électronique alternative.

L’Aïta, art vocal patrimonial ancestral interprété par les Chioukh et les Cheikhates, a vu le jour dans les campagnes marocaines et a atteint son apogée au 19e siècle.

Ce patrimoine musical mêle poésie bédouine, mélodies rythmées fedanses collectives, et ses formes varient selon les régions du Maroc. Les bédouins l’utilisaient pour exprimer leurs sentiments et leurs préoccupations quotidiennes avant qu’il ne prenne une dimension militante durant la période coloniale, où ses mots, parfois exprimés dans un langage symbolique ou codé, devinrent un moyen de résistance et de tromper le colonisateur à l’époque.

Widad Mjama a expliqué, dans ce cadre dans une déclaration à l’Agence TAP, que les femmes qui interprètent l’Aïta, connues sous le nom de Cheikhates, sont aujourd’hui très peu nombreuses. Au cours du 20e siècle, il y en avait entre 300 et 400 au Maroc, alors que leur nombre ne dépasse aujourd’hui pas les doigts d’une seule main, ce qui menace ce patrimoine de disparition si sa pratique et la transmission de ses poèmes et de ses rythmes aux générations futures ne se poursuivent pas.

Elle a ajouté que le projet « Aïta Mon Amour » représente une tentative de sauvegarder ce patrimoine et de réhabiliter des femmes oubliées, dont les rôles ont été éclipsés par les récits historiques masculins.

Avec sa voix puissante et son dialecte marocain authentique, Widad Mjama a interprété les poèmes de « l’Aïta » sur la scène de Hammamet, en harmonie avec une musique électro qui a insufflé un vent nouveau à cet art sans pour autant lui faire perdre son identité.

L’artiste marocaine s’est déplacée face au public avec aisance, vêtue d’un costume traditionnel reflétant son identité, en interagissant avec les rythmes musicaux dans une symbiose évidente avec le public.

Ensemble, Khalil Epi et Widad Mjama ont fait preuve d’une complicité remarquée, partageant avec le public leur passion pour ce projet et reflétant, à travers les rythmes et les poèmes, un large éventail de sentiments oscillant entre douleur et perte d’un côté, et espoir et joie de l’autre.

Le spectacle a également réuni des musiciens de la région d’Abda, l’un des principaux bastions de ce patrimoine, qui ont joué sur des instruments musicaux maghrébins et occidentaux, renforçant ainsi le caractère hybride qui caractérise le projet.

Lors de la conférence de presse tenue à l’issue du spectacle, Khalil Epi, porteur du projet, a souligné que la musique patrimoniale n’est pas une musique « ancienne », mais plutôt une musique intemporelle qui a connu des transformations continues tout au long de son histoire. Il a expliqué qu’à ses débuts, l’art de l’Aïta était une poésie récitée oralement, avant que des instruments de musique ne lui soient adjoints par la suite, parmi lesquels le violon, qui n’a fait son apparition en Afrique du Nord qu’à une époque tardive.

Il a estimé que moderniser le patrimoine ne signifie pas effacer son identité ou l’acculturer, mais plutôt lui insuffler un souffle nouveau après une compréhension profonde de ses racines et des différentes mutations qu’il a traversées au fil du temps. Il a ajouté que la musique nord-africaine possède une identité propre liée à la terre et que ses rythmes rappellent le piétinement des sabots des chevaux, ce qui lui confère sa singularité.

De son côté, Widad Mjama a affirmé que le projet Aïta Mon Amour, qui a fait le tour du monde à travers plus de 120 représentations, a contribué à une prise de conscience de l’importance de ce patrimoine et a incité nombre de chercheurs et d’universitaires à s’y intéresser et à se pencher sur son histoire. Elle a indiqué qu’au lancement du projet, elle n’avait pas trouvé suffisamment d’études en anthropologie ou en ethnomusicologie portant sur ce patrimoine vocal oral.

Elle a ajouté que sa quête de l’art de l’Aïta a débuté pendant la période de la pandémie de Covid-19 en 2020, mue par sa curiosité envers ce patrimoine, d’autant plus qu’elle a grandi dans une famille passionnée par la musique bédouine et traditionnelle. Dans le cadre du travail de terrain du projet, le duo a mené une série d’entretiens avec des détenteurs et détentrices de ce patrimoine dans la ville côtière de Safi, considérés comme la mémoire vivante de l’art de l’Aïta, soulignant que le projet n’aurait jamais vu le jour sans leurs témoignages et leurs connaissances transmises de génération en génération.

Le projet « Aïta Mon Amour » met ainsi en lumière le rôle que la musique alternative peut jouer dans la préservation du patrimoine et sa transmission aux nouvelles générations.

Mais cet art, à l’instar de tous les genres de musiques orales, demeure tributaire de la volonté des détenteurs de ce patrimoine de continuer à le transmettre, face à la faiblesse de sa consignation et sa documentation.