
Mais derrière cette présentation lissée, trois économistes — Larbi Benbouhali, banquier, Abdelbasset Sammari, membre du groupe de réflexions économiques et sociales et l’éminent Hechmi Alaya, fondateur du magazine économique en ligne , Ecoweek — révèlent une réalité autrement plus préoccupante : une économie sur‑liquide mais sous‑financée, un État dépendant de la création monétaire, une croissance fragile, un système bancaire hypertrophié et une politique monétaire dont l’efficacité s’érode.
Leur lecture croisée dessine un paysage économique où les déséquilibres se creusent, les inégalités s’accentuent et la souveraineté financière s’effrite.
Pour Larbi Benbouhali, la première anomalie du rapport est fondamentale : la BCT ne fixe aucune cible d’inflation, contrairement aux grandes banques centrales. « La Fed vise 2 %, la BCE vise 2 %. La BCT, elle, ne vise rien », rappelle-t-il. Cette absence de cap prive la politique monétaire de son rôle premier : stabiliser les prix.
Ben Bouhali souligne que la BCT reconnaît désormais une inflation monétaire supérieure à 8 %, conséquence directe d’une masse monétaire M3 en hausse de 10,5 % alors que la croissance réelle plafonne à 2,5 %. « Ce que j’affirme depuis deux ans est désormais écrit noir sur blanc », insiste-t-il.
Cette inflation structurelle est aggravée par la flambée des prix alimentaires : +20,9 % pour les légumes frais, +13,7 % pour les fruits, +16 % pour la viande rouge. Autant de hausses qui laminent le pouvoir d’achat et creusent les inégalités.
L’illusion de “l’argent magique” : une injection monétaire sans impact productif
La décision de la BCT d’injecter 14 milliards de dinars dans l’économie constitue, selon Ben Bouhali, un tournant dangereux. « Cette injection a alourdi la dette publique sans apporter de bénéfices réels à l’économie », écrit-il.
Les prêts sans intérêts accordés à l’État ont créé une économie à deux vitesses :
- une sphère financière euphorique : la Bourse de Tunis progresse de 31 % en 2025 ;
- une économie réelle stagnante : croissance du PIB à 2,5 %, la plus faible d’Afrique du Nord.
La capitalisation boursière grimpe à 20,56 % du PIB, tandis que le taux de pauvreté augmente à 20 %. « Les riches s’enrichissent, les pauvres s’appauvrissent », résume Ben Bouhali.
L’efficacité d’une politique économique ne se mesure pas seulement à la croissance du PIB, à la stabilité monétaire ou à la solidité du système bancaire. Elle se mesure aussi — et surtout — à sa capacité à réduire les inégalités, à améliorer le bien‑être collectif et à créer des opportunités pour tous.
Une croissance fragile, conjoncturelle et non durable
Pour Abdelbasset Sammari, la croissance de 2,6 % est un trompe‑l’œil. Elle repose sur des facteurs conjoncturels : bonne saison agricole, reprise touristique, hausse du phosphate. «Aucune transformation structurelle n’a été engagée», souligne-t-il.
Le chômage reste massif : 15,2 %, et 38,4 % chez les jeunes. Un autre économiste, Ridha Chkondali, estime : “que la baisse apparente du chômage est en partie due à l’émigration, à la “harqa” et au découragement des jeunes”.
L’investissement productif, lui, demeure le grand absent. « Sans relance de l’investissement dans l’industrie, l’énergie, l’agriculture, la santé ou l’éducation, la croissance restera limitée », avertit-il.
Une dette déplacée, non réduite : le faux récit de la baisse du ratio dette/PIB
Sammari démonte un autre récit du rapport : la baisse du ratio dette/PIB. « Le volume de la dette continue d’augmenter et le coût de son service s’aggrave », écrit-il.
L’État a emprunté 11 milliards de dinars en 2025 pour générer 4,3 milliards de croissance. « Il a emprunté 11 dinars pour produire 4 dinars de valeur », résume Benbouhali.
La dette publique atteint 147 milliards de dinars, soit 12 500 dinars par citoyen.
Sammari met en garde : « Le danger commence lorsque la croissance devient inférieure au coût du service de la dette. La dette se transforme alors en boule de neige. »
Une économie sur‑liquide mais sous‑financée : le diagnostic sévère de Hechmi Alaya
L’analyse de Hechmi Alaya éclaire un paradoxe central : jamais la Tunisie n’a eu autant de liquidités, et jamais l’économie réelle n’a été aussi peu financée.
Au premier semestre 2026 :
- la masse monétaire augmente de 10,3 % ;
- le cash explose de 20,3 %, atteignant 15,8 % du PIB ;
- la part des financements bancaires dédiés à l’économie réelle tombe à 64,3 %, contre 94 % en 2000.
« La montée du cash révèle la déstructuration du système de paiement national », écrit Alaya. Désintermédiation, économie informelle, faible digitalisation : autant de facteurs qui rendent la politique monétaire quasi inopérante.
L’État, lui, absorbe 35,7 % du crédit disponible, un record historique, sans le transformer en investissement productif.
La Banque centrale soutiendrait les banques aux dépens de l’économie ?
Un ancien gouverneur de la BCT a dit un jour, parlant des banques : « Il ne faut pas tuer la poule aux œufs d’or » et pour cause dans un environnement économique délétère, une régression de l’industrie et une communauté d’affaires en souffrance, les banques ont, jusque-là, été très résilientes mais à quel prix ?
Pour les trois économistes cités dans notre article, la BCT protège davantage le système bancaire que l’économie réelle. Ils citent des créances douteuses de 22,6 % des crédits, contre une norme africaine de 10 %, des frais bancaires élevés, une faible concurrence, une digitalisation lente et des liquidités captées par les entreprises publiques et le Trésor.
« Les banques prospèrent, l’économie réelle s’étouffe », résume Sammari.
Inclusion financière : un échec ?
Benbouhali rappelle que 65 % des Tunisiens n’ont pas de compte bancaire. Malgré cinq ans de discours sur l’inclusion financière, aucune mesure concrète n’a été prise.
Il propose une solution simple : déployer des services de banque mobile via les banques publiques (BNA, STB, BH). Cela permettrait d’intégrer des millions de citoyens, d’augmenter les recettes fiscales, de réduire le déficit budgétaire, de réinjecter 29 milliards de dinars dans le système bancaire et de financer l’investissement privé et d’atteindre une croissance supérieure à 5 %.
Benbouhali oublie la résistance culturelle à la bancarisation mais aussi la peur d’un grand pan de la population qui travaille dans l’informel d’être plus visible pour les services du fisc et de contrôle des organes de l’Etat.
Le vrai dilemme tunisien : réformes choisies ou ajustements subis
Pour Alaya, le pays n’est plus face au choix entre réformes et statu quo, mais entre réformes choisies et ajustements imposés. « L’immobilisme actuel creuse les déséquilibres budgétaires, extérieurs et sociaux. Les chocs externes finiront par imposer des ajustements douloureux. »
Les trois économistes convergent sur un constat : la Tunisie traite ses fragilités par plus de dette et plus de monnaie, plutôt que par des réformes structurelles.
La vérité derrière les chiffres
Le rapport de la BCT raconte une histoire rassurante. Les analyses de Alaya, Benbouhali et Sammari racontent une histoire vraie.
Une histoire où la croissance est fragile, où la dette enfle, où l’inflation persiste, où les liquidités stagnent hors du système bancaire, où l’État absorbe le crédit, où les inégalités se creusent, où la politique monétaire perd son efficacité. Une histoire où la Tunisie n’a plus le luxe d’attendre.
La question n’est plus : faut-il réformer ? La question est : choisira-t-on les réformes, ou les subira-t-on ?
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Déconnexion monétaire : La BCT injecte 14 milliards de dinars et la masse monétaire bondit de 10,5 %, provoquant une inflation réelle supérieure à 8 % pour 2,5 % de croissance.
- Effet d’éviction massif : L’État capte 35,7 % des crédits bancaires (un record), ramenant la part allouée au secteur privé productif à 64,3 % (contre 94 % en 2000).
- Illusion budgétaire : Il aura fallu 11 milliards de dinars d’endettement public supplémentaire en 2025 pour générer seulement 4,3 milliards de dinars de PIB réel.
- Fracture sociale : Succès boursier fictif (+31 %) couplé à un taux de pauvreté grimpant à 20 % et une exclusion bancaire touchant 65 % de la population.
- Avertissement systémique : L’absence de réformes structurelles exposera le pays à des ajustements macroéconomiques externes extrêmement douloureux.


