Banque MondialeSans faire trop de bruit médiatique, la Banque mondiale, réputée, pour être une défenseure du libéralisme économique, de la privatisation des entreprises publiques, de la suppression des subventions  et de l’Etat minimal, vient de prendre un virage à 180 degrés en plaidant  pour un nouveau concept du rôle de l’Etat dans l’économie, celui de financer des interventions publiques.

Dans un rapport intitulé  « Industrial Policy for Development : Approaches in the 21st Century » et publié au mois de mars 2026, ce concept se prononce pour un nouveau rôle de l’Etat dans la gestion de l’économie. Selon ce concept, l’Etat doit être avant tout une institution stratège, compétente et capable d’accompagner, efficacement,  le développement. Dans cette perspective l’Etat devrait, d’après la Banque mondiale, définir une vision stratégique, investir dans le capital humain et créer un environnement favorable à l’initiative privée.

Le nouveau concept menacerait la durabilité du consensus de Washington et la mondialisation

Cette redécouverte par la Banque mondiale  des vertus de l’intervention publique dans l’économie remet en question la crédibilité de deux grandes politiques économiques internationales suivies jusqu’à ce jour par de nombreux pays.

La première concerne le Consensus de Washington que la Banque Mondiale semble remettre en question avec son nouveau concept du rôle de l’Etat dans l’économie.

Le consensus de Washington est un corpus de mesures d’inspiration libérale, datant de la « période Reagan» aux États-Unis et  concernant les moyens de relancer la croissance économique  notamment dans les économies en difficulté du fait de leur endettement comme en Amérique latine. Ce consensus s’est établi entre les grandes institutions financières internationales : Fmi, Banque mondiale …

Ce consensus qui a largement inspiré les politiques économiques de plusieurs pays dans le monde est articulé autour de quatre principes ultralibéraux majeurs : ouverture commerciale, déréglementation, discipline budgétaire, privatisations et confiance dans la capacité des marchés à allouer efficacement les ressources.

La deuxième politique économique internationale qui serait fragilisée par l’avènement du nouveau concept du rôle de l’Etat dans l’économie, c’est manifestement la mondialisation qui va changer de nature.

« Nous passons d’une mondialisation dominée par l’efficience économique à une mondialisation où la sécurité, la maîtrise des technologies et la souveraineté deviennent prioritaires. »

Selon des analystes, avec ce tournant que prend la Banque mondiale, la mondialisation va changer de nature. D’après eux, « nous allons passer,  progressivement, d’une mondialisation dominée par la recherche de l’efficience économique à une mondialisation où la sécurité multiforme, la maîtrise des technologies et la souveraineté deviennent des objectifs stratégiques et prioritaires ».

Il faut reconnaître qu’au regard    des changements profonds survenus dans le monde, ces deux politiques internationales, le consensus de Washington et la mondialisation donnent l’impression qu’elles ont atteint leur limite et ne seraient plus utiles. Elles n’ont plus de solutions viables à offrir à la crise structurelle que connaît l’économie mondiale.

Les graves crises survenues dans le monde auraient poussé la Banque mondiale à réhabiliter le rôle de l’Etat

Au nombre des changements déstabilisants survenus, à l’échelle mondiale,  les experts en cite deux.

Le premier est perceptible à travers les pressions exogènes exercées par les crises sur  les économies nationales. Il s’agit entre autres de la pandémie du corona virus Covid 19, des ruptures de chaînes d’approvisionnement, de la guerre en Ukraine, des tensions commerciales et énergétiques, de la compétition technologique et de la montée des rivalités géopolitiques…

La Banque mondiale craindrait la concurrence de la New Development Bank BRICS

Le deuxième changement serait d’après ces mêmes analystes,  l’émergence  d’institutions de financement concurrentes aux institutions de Bretton wood’s. Il s’agit particulièrement de la création,  en 2014, par le BRICS (groupement de pays qui se propose de rivaliser avec le groupe des sept pays les plus industrialisés (G7)), d’une nouvelle banque internationale dédié au financement du développement : « La Nouvelle Banque de développement, New Development Bank BRICS ».

Les objectifs assignés à cette nouvelle banque, visent à favoriser une plus grande coopération financière et de développement entre les pays émergents, à financer des projets d’infrastructure et à créer une « réserve d’arrangement de devises » de l’ordre de 100 milliards de dollarsdans le but d’aider les pays membres.

La Banque fournit également une assistance à d’autres pays qui souffrirent d’instabilité économique.

« La décision d’appuyer des entreprises publiques déficitaires comme la STEG et la SONEDE constitue un avant-goût concret des nouveaux financements de l’institution. »

D’après certains observateurs, la création de cette nouvelle institution financière et les nouveaux avantages qu’elle peut fournir à des pays qui rencontrent des difficultés pour accéder au marché financier ultralibéral international, pourrait être une raison objective qui aurait poussé la Banque mondiale à assouplir ses stratégies de financement et à accepter de financer, dorénavant, les interventions publiques .

L’ultime objectif serait de fidéliser ses anciens clients et de leur fournir de nouveaux crédits.

L’objectif serait, in fine,  un partage bien compris des rôles de l’Etat et du marché

Néanmoins, nous nous empressons de signaler qu’à travers sa nouvelle approche du rôle de l’Etat dans l’économie, la Banque mondiale ne prône,  aucunement,  ni le retour au dirigisme économique ni l’abandon de l’économie de marché. C’est du moins ce que laisse entendre l’auteur de l’article « Industrial Policy for Development : Approaches in the 21st Century ».

Il s’agit de favoriser une complémentarité entre l’Etat et le marché, voire un partage constructif bien compris du rôle de chaque partie.

L’Etat demeure irremplaçable pour investir dans l’éducation, la santé, la recherche, les infrastructures. Son rôle est également nécessaire pour garantir la concurrence loyale,  et préparer l’avenir.

« La Banque mondiale ne renonce pas au marché, elle prend simplement acte de l’obsolescence du Consensus de Washington. »

Le marché est aussi indispensable pour créer efficacement les richesses, stimuler l’innovation et répondre aux besoins des consommateurs.

La Tunisie qui a d’énormes difficultés pour accéder au marché fincier international pourrait trouver dans ce nouveau concept de la Banque mondiale une brèche pour disposer de nouveaux crédits dédiés au financement de projets publics.

La récente décision de la Banque mondiale de financer des entreprises publiques déficitaires, comme la STEG et la SONEDE, serait un avant goût de ses nouveaux financements new look.

Abou SARRA

EN BREF

  • Virage idéologique : La Banque mondiale consacre le concept d’« État-stratège » dans son rapport de mars 2026 sur les politiques industrielles du XXIe siècle.
  • Fin du Consensus de Washington : L’échec des politiques d’austérité et de privatisation absolue face aux crises mondiales pousse à réhabiliter l’intervention publique.
  • Mondialisation de la souveraineté : Priorité est désormais donnée à la sécurité économique, à la maîtrise technologique et à la résilience des chaînes d’approvisionnement.
  • Pression des BRICS : La compétition exercée par la Nouvelle Banque de développement (NDB) contraint Bretton Woods à assouplir ses critères de financement pour fidéliser ses emprunteurs.
  • Opportunité pour la Tunisie : Ce nouveau cadre permet de financer des projets publics critiques et le redressement d’entreprises nationales comme la STEG et la SONEDE.