
Ceuta et Melilla apparaissent sur la carte comme deux anomalies géographiques : deux villes espagnoles installées sur le continent africain, séparées de la péninsule Ibérique par la Méditerranée et bordées par le Maroc.
La formule selon laquelle elles se trouvent « dans le territoire marocain » doit toutefois être précisée. Géographiquement, elles sont situées sur la côte nord-africaine et enclavées dans l’espace marocain. Juridiquement et administrativement, elles sont placées sous souveraineté espagnole. Madrid les considère comme deux villes autonomes faisant pleinement partie de l’Espagne, tandis que Rabat les présente comme des territoires devant être restitués au Maroc.
Cette divergence ne date pas d’hier. Elle plonge ses racines dans une histoire longue, commencée bien avant les conquêtes européennes des XVe et XVIe siècles.
Des ports anciens entre Méditerranée et Afrique
La valeur de Ceuta et de Melilla tient d’abord à leur situation maritime.
Ceuta se trouve à l’entrée orientale du détroit de Gibraltar, face à la péninsule Ibérique. La ville permet de surveiller le passage entre l’océan Atlantique et la Méditerranée. Connue dans l’Antiquité sous différents noms, elle fut fréquentée ou administrée successivement par des puissances phéniciennes, carthaginoises, romaines et byzantines, avant d’être intégrée aux espaces politiques musulmans d’Afrique du Nord et d’Al-Andalus.
Après la conquête musulmane du Maghreb, Ceuta passa sous l’autorité de plusieurs dynasties et pouvoirs régionaux, dont les Omeyyades de Cordoue, les Almoravides, les Almohades et les Mérinides. Elle constituait à la fois un port commercial, une place militaire et un point de passage entre les deux rives du détroit.
Melilla possède elle aussi des origines antiques. Le site est généralement associé à **Rusadir**, comptoir phénicien puis punique devenu une implantation romaine dans la province de Maurétanie Tingitane. Après la période romaine, la ville connut plusieurs dominations, notamment vandale, byzantine et musulmane. Elle fut ensuite liée aux dynasties qui contrôlèrent successivement le Rif et le nord du Maghreb.
Cette ancienneté est importante : ni Ceuta ni Melilla n’ont été créées par l’Espagne moderne. Les deux ports ont changé à plusieurs reprises de pouvoir politique, comme beaucoup de villes du bassin méditerranéen.
1415 : Ceuta devient portugaise
Le tournant décisif pour Ceuta intervient le 21 août 1415, lorsque le roi Jean Ier de Portugal lance une importante expédition militaire contre la ville.
La conquête est souvent considérée comme l’une des premières étapes de l’expansion portugaise outre-mer. Elle répondait à plusieurs objectifs possibles : contrôler une position stratégique au débouché du détroit de Gibraltar, sécuriser les routes maritimes, accéder aux circuits commerciaux de l’Afrique du Nord et offrir à la noblesse portugaise un nouveau champ d’action militaire.
Les historiens continuent de discuter le poids respectif de ces motivations. Ceuta était certes un port réputé, mais sa conquête ne permit pas au Portugal de contrôler durablement les routes commerciales de l’intérieur marocain. Les échanges furent en partie détournés vers d’autres villes et la place devint coûteuse à défendre.
Malgré ces difficultés, le Portugal conserva Ceuta. Lorsque les couronnes portugaise et espagnole furent réunies sous Philippe II en 1580, la ville passa sous l’autorité du même souverain que l’Espagne, tout en restant formellement portugaise.
En 1640, le Portugal retrouva son indépendance. Ceuta choisit cependant de rester fidèle à la monarchie espagnole. Le traité de Lisbonne de 1668, par lequel l’Espagne reconnut l’indépendance portugaise, consacra le maintien de Ceuta sous souveraineté espagnole.
Ce parcours distingue Ceuta de la plupart des possessions espagnoles acquises au Maroc aux XIXe et XXe siècles : la ville était déjà sous contrôle ibérique plusieurs siècles avant l’instauration du protectorat franco-espagnol sur le Maroc en 1912.
1497 : Melilla passe sous contrôle castillan
Melilla suivit une trajectoire différente.
En septembre 1497, cinq ans après la prise de Grenade et l’achèvement de la Reconquista dans la péninsule Ibérique, une expédition menée pour le compte du duc de Medina Sidonia occupa la ville. Celle-ci était alors affaiblie et partiellement dépeuplée par les conflits régionaux.
La prise de Melilla s’inscrivait dans la volonté de la couronne de Castille de prolonger son influence sur la rive sud de la Méditerranée. Il s’agissait d’empêcher l’installation de puissances rivales, de surveiller la navigation et d’établir des positions fortifiées en Afrique du Nord.
Pendant des siècles, Melilla resta principalement une place militaire. Son territoire était limité aux fortifications et à leurs abords immédiats. La ville subit des sièges et des attaques menés par les pouvoirs marocains ou par les tribus du Rif, sans être reconquise.
Au XIXe siècle, l’Espagne consolida progressivement son emprise sur les environs. Les limites actuelles furent en grande partie définies à la suite de conflits et d’accords conclus avec le sultanat marocain. Ce processus transforma une forteresse côtière en un territoire urbain plus étendu.
Deux villes distinctes du protectorat espagnol
Une confusion fréquente consiste à associer directement Ceuta et Melilla au protectorat espagnol établi dans le nord du Maroc entre 1912 et 1956.
Les deux villes servirent effectivement de bases politiques, commerciales et militaires pour l’action espagnole au Maroc. Melilla joua notamment un rôle central pendant les guerres du Rif. C’est depuis cette ville que partirent plusieurs opérations militaires espagnoles contre les forces rifaines au début du XXe siècle.
Ceuta fut également un point d’appui essentiel pour l’armée espagnole d’Afrique. En juillet 1936, une partie du soulèvement militaire contre la République espagnole commença dans le protectorat marocain et dans les garnisons nord-africaines avant de gagner la péninsule.
Pour autant, Madrid considère que Ceuta et Melilla ne faisaient juridiquement pas partie du protectorat. Selon la position espagnole, elles étaient déjà intégrées au territoire national avant sa création et ne devaient donc pas être transférées au Maroc lorsque celui-ci obtint son indépendance en 1956.
C’est l’un des principaux arguments historiques de l’Espagne : Ceuta était espagnole depuis le XVIIe siècle et Melilla depuis la fin du XVe siècle, bien avant l’établissement du protectorat.
L’indépendance du Maroc ouvre le contentieux moderne
À partir de 1956, le Maroc indépendant entreprit de récupérer plusieurs territoires placés sous administration étrangère.
Le royaume recouvra progressivement la zone du protectorat français, la majeure partie du protectorat espagnol, Tanger, Tarfaya et, plus tard, Sidi Ifni. La question de Ceuta, de Melilla et des petites possessions espagnoles situées au large de la côte marocaine demeura toutefois sans solution négociée.
Rabat considère que la fin du colonialisme doit inclure ces territoires. Dans le discours marocain, Ceuta et Melilla sont souvent comparées aux enclaves coloniales européennes et présentées comme les derniers vestiges d’une occupation étrangère sur la côte nord du pays.
Madrid rejette cette comparaison. L’Espagne soutient que les deux villes font partie de son territoire national, qu’elles disposent d’une population espagnole permanente et qu’elles ne figurent pas sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies. Les analyses juridiques consacrées au contentieux montrent néanmoins que les arguments historiques et territoriaux restent opposés et font l’objet d’interprétations divergentes.
Contrairement au dossier de Gibraltar, que l’ONU traite comme une question de décolonisation entre l’Espagne et le Royaume-Uni, Ceuta et Melilla ne font pas l’objet d’un processus international comparable.
Des villes autonomes espagnoles depuis 1995
Pendant une grande partie du XXe siècle, Ceuta et Melilla eurent un statut municipal et administratif particulier.
Le 13 mars 1995, le Parlement espagnol adopta deux lois organiques leur accordant le statut de **villes autonomes**. Elles disposent depuis lors d’assemblées élues, de présidents locaux et de compétences propres, sans avoir exactement le même niveau d’autonomie législative que les 17 communautés autonomes espagnoles.
Ceuta et Melilla appartiennent à l’Espagne et à l’Union européenne. Leurs habitants sont citoyens espagnols et européens et utilisent l’euro. Elles bénéficient néanmoins de régimes fiscaux, douaniers et frontaliers particuliers, liés à leur situation géographique.
Cette intégration juridique n’a pas fait disparaître la revendication marocaine, mais elle a renforcé l’ancrage institutionnel des deux villes dans l’État espagnol.
Une identité façonnée par plusieurs communautés
L’histoire de Ceuta et Melilla ne peut être réduite à un affrontement entre Madrid et Rabat.
Les deux villes ont longtemps abrité des populations diverses : chrétiens, musulmans, juifs et, dans une moindre mesure, hindous. Leur vie sociale porte l’empreinte de la péninsule Ibérique, du Rif, du monde arabe, de la culture amazighe et des anciennes routes commerciales méditerranéennes.
À Melilla, une part importante de la population musulmane est d’origine rifaine et parle ou comprend le tarifit, langue amazighe du Rif. Ceuta entretient de son côté des liens humains et économiques étroits avec la région marocaine voisine de Tétouan.
Les frontières ont séparé politiquement des espaces qui restent interdépendants. Pendant des décennies, une économie transfrontalière s’est développée autour du commerce, du travail journalier, des services et des déplacements familiaux. Les fermetures de frontières ou les restrictions douanières affectent donc directement les habitants des deux côtés.
Des frontières européennes sur le continent africain
Depuis l’adhésion de l’Espagne aux communautés européennes en 1986, Ceuta et Melilla constituent des frontières extérieures de l’Europe en Afrique.
Cette situation leur confère une importance qui dépasse largement leur superficie. Les deux villes sont devenues des points d’entrée recherchés par des migrants et des demandeurs d’asile. Des clôtures, des systèmes de surveillance et d’importants dispositifs policiers entourent aujourd’hui leurs frontières terrestres.
Les crises migratoires, notamment à Ceuta en 2021 et à Melilla en 2022, ont montré que ces frontières pouvaient devenir des instruments de tension diplomatique. La coopération des autorités marocaines est indispensable à l’Espagne pour limiter les franchissements, tandis que Rabat dispose ainsi d’un levier important dans sa relation avec Madrid et l’Union européenne.
La frontière n’est cependant pas le seul enjeu. Ceuta et Melilla doivent composer avec l’éloignement de la péninsule, un marché intérieur réduit, une forte dépendance envers les dépenses publiques et des indicateurs sociaux souvent plus fragiles que la moyenne espagnole.
Une souveraineté établie, un différend non résolu
Dans les faits, l’Espagne exerce pleinement l’administration de Ceuta et de Melilla. Les deux villes participent aux élections espagnoles, possèdent leurs propres institutions autonomes et appartiennent à l’espace politique de l’Union européenne.
Le Maroc n’a cependant pas abandonné sa revendication. Celle-ci est parfois formulée avec vigueur et parfois laissée en arrière-plan afin de préserver la coopération bilatérale sur le commerce, la sécurité, la migration et le Sahara occidental.
La difficulté tient à l’incompatibilité des récits nationaux. Pour l’Espagne, Ceuta et Melilla sont espagnoles depuis plusieurs siècles et leur statut n’est pas négociable. Pour le Maroc, leur situation géographique et l’héritage des conquêtes européennes justifient leur restitution.
L’histoire ne fournit pas, à elle seule, une solution incontestable. Elle explique en revanche pourquoi ces deux petites villes demeurent chargées d’une importance stratégique et symbolique considérable. Ports antiques, forteresses ibériques, bases militaires, carrefours culturels puis frontières européennes, Ceuta et Melilla concentrent sur quelques kilomètres carrés une grande partie de l’histoire mouvementée entre l’Europe et le Maghreb.
Repères chronologiques
- Antiquité : implantation de comptoirs phéniciens et puniques ; Ceuta et Rusadir, l’actuelle Melilla, passent ensuite dans l’espace romain.
- VIIIe siècle : intégration progressive des deux sites aux pouvoirs musulmans du Maghreb et d’Al-Andalus.
- 1415 : conquête de Ceuta par le Portugal.
- 1497 : occupation de Melilla par une expédition castillane.
- 1580 : union dynastique des couronnes espagnole et portugaise.
- 1640 : restauration de l’indépendance du Portugal ; Ceuta demeure fidèle au roi d’Espagne.
- 1668 : le traité de Lisbonne confirme le maintien de Ceuta sous souveraineté espagnole.
- 1912-1956 : protectorat espagnol dans le nord du Maroc ; Ceuta et Melilla servent de bases, sans être considérées par Madrid comme parties du protectorat.
- 1956 : indépendance du Maroc et développement du contentieux territorial moderne.
- 1986 : entrée de l’Espagne dans les Communautés européennes.
- 1995 : Ceuta et Melilla deviennent officiellement des villes autonomes espagnoles.
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En bref
- Origine ibérique ancienne : Ceuta sous contrôle portugais dès 1415 (puis espagnol en 1668) et Melilla sous contrôle castillan depuis 1497.
- Statut institutionnel : Villes autonomes espagnoles depuis 1995, intégrées à l’Union européenne et utilisant l’euro.
- Différend territorial : Le Maroc revendique leur souveraineté depuis son indépendance en 1956, les considérant comme des enclaves à restituer.
- Frontière extérieure de l’UE : Seules frontières terrestres européennes en Afrique, devenues des points stratégiques de la gestion migratoire.
- Économie vulnérable : Forte dépendance à la commande publique, régimes fiscaux spécifiques et sensibilité aux flux commerciaux avec le Maroc.


