
1. Du culte des diplômes au piège de l’affichage
La Tunisie a longtemps souffert d’une administration gouvernée par le prestige formel, où les titres académiques et la hiérarchie bureaucratisée tenaient lieu de légitimité. S’attaquer à cette dérive en exigeant des preuves d’exécution est une démarche légitime. Dans une récente prise de position managériale, Haithem Bouagila rappelle fort justement que le diplôme reste un potentiel et la fonction un simple cadre. Toutefois, remplacer la domination des parchemins par la seule dictature du résultat immédiat crée une nouvelle illusion technocratique tout aussi préjudiciable.
2. Ne pas confondre performance conjoncturelle et compétence réelle
Confondre le résultat visible avec la capacité d’action constitue une erreur d’appréciation systémique. La performance est un alignement de facteurs : opportunités politiques, budgets alloués, conjoncture économique favorisante, et parfois simple temporalité. Un dirigeant d’exception peut échouer face à un environnement institutionnel hostile ou un manque de ressources critiques. Inverser la logique en attribuant la réussite d’un projet collectif à un seul « transformateur » revient à occulter la contribution des ingénieurs, chercheurs et cadres intermédiaires qui constituent la véritable colonne vertébrale des institutions.
3. Le dogme des grands projets contre la valeur du maintien
Le culte du résultat privilégie systématiquement l’innovation spectaculaire et le chantier visible au détriment du travail de fond. Or, la résilience d’une nation repose tout autant sur l’entretien des réseaux existants, la gestion quotidienne des services publics et la prévention des crises macroéconomiques. Empêcher une dégradation, transmettre une expertise rare ou préserver une institution stratégique génère un impact économique à long terme souvent supérieur à celui d’une réforme tape-à-l’œil mais structurellement fragile.
4. Pour une évaluation multidimensionnelle de l’impact
L’exigence de résultats reste indispensable, mais elle doit être rigoureusement encadrée. Une compétence nationale authentique ne saurait être définie par un tableau de bord à court terme. Elle doit intégrer l’intégrité des méthodes, le coût réel pour la collectivité, la durabilité de l’exécution et la capacité à transmettre. La Tunisie n’a pas seulement besoin de dirigeants en quête de trophées managériaux, mais de professionnels capables de bâtir, de préserver et de garantir la continuité de l’intérêt général.
EN BREF
- Rupture avec le prestige : Exiger des preuves de résultats est salutaire face au culte traditionnel des diplômes et des statuts.
- Confusion conceptuelle : La performance est le fruit d’un contexte et d’une équipe ; elle ne doit pas être confondue avec la compétence individuelle.
- Invisibilité de la maintenance : La prévention des crises et le maintien des institutions créent autant de valeur que les grands projets spectaculaires.
- Risque de personnalisation : Attribuer le succès d’une réforme à un seul individu occulte le travail collectif de l’administration.
- Évaluation globale : La compétence nationale doit associer expertise, responsabilité, transmission, intégrité et impact mesuré sur le long terme.


