
Avec un endettement dépassant 7,3 milliards de dinars, plus de 6 milliards de dinars de créances non recouvrées et des capacités de production soumises à une forte pression lors des pics estivaux, le modèle énergétique national montre aujourd’hui ses limites. Diagnostic et pistes de sortie d’une vulnérabilité devenue structurelle.
1. Un système sous tension : une marge de sécurité fortement réduite
La récurrence des délestages, des coupures et des perturbations observées pendant les périodes de forte chaleur ne peut plus être considérée comme une succession d’incidents isolés. Elle traduit un décalage croissant entre l’évolution de la consommation électrique, les capacités effectivement disponibles et les besoins de maintenance du parc de production.
Une partie importante des centrales thermiques tunisiennes fonctionne depuis plusieurs décennies. Les arrêts pour maintenance, les incidents techniques ou la diminution temporaire de la disponibilité d’une unité peuvent ainsi réduire fortement la marge entre la production mobilisable et les pics de consommation.
Cette situation ne signifie pas nécessairement que la marge de réserve est en permanence égale à zéro. Elle indique toutefois que, durant certaines périodes critiques, le système dispose de peu de souplesse pour absorber simultanément une hausse exceptionnelle de la demande et l’indisponibilité d’équipements de production.
À cette fragilité technique s’ajoute une forte dépendance au gaz naturel, qui demeure la principale source de production électrique en Tunisie. La baisse de la production nationale d’hydrocarbures accroît mécaniquement le recours aux approvisionnements extérieurs et expose le pays aux fluctuations des prix, aux contraintes contractuelles et aux risques régionaux.
Lors des pics de consommation, la Tunisie s’appuie également sur ses interconnexions avec l’Algérie et, dans une moindre mesure, avec la Libye. Ces échanges constituent un outil indispensable de sécurisation du réseau, mais ils ne peuvent remplacer durablement l’investissement dans de nouvelles capacités nationales de production, de stockage et de transport. L’Algérie a d’ailleurs confirmé en mai 2026 la poursuite de ses exportations d’électricité vers la Tunisie pendant l’été.
2. Le déséquilibre financier de la STEG : 7,356 milliards de dinars de dettes
La fragilité technique du système se double d’une situation financière particulièrement préoccupante.
Selon les données présentées devant la Commission des finances et du budget de l’Assemblée des représentants du peuple, les dettes de la STEG atteignaient environ 7,356 milliards de dinars au 23 juin 2026. Dans le même temps, les créances non recouvrées de l’entreprise auprès de ses différents clients, notamment les organismes publics et privés, s’élevaient à environ 6,061 milliards de dinars.
Ces deux montants ne doivent pas être additionnés pour présenter une dette globale de près de 14 milliards de dinars. Les 7,356 milliards correspondent aux dettes de la STEG, tandis que les 6,061 milliards représentent des sommes dues à l’entreprise par ses clients.
Aucune donnée publique récente et suffisamment étayée ne permet, par ailleurs, d’affirmer que la dette de la STEG atteindrait 20 milliards de dinars ou que près de la moitié de ce montant serait directement due à l’Algérie au titre des achats de gaz.
La situation n’en demeure pas moins critique. La STEG doit financer ses achats énergétiques, entretenir ses infrastructures, développer le réseau et investir dans de nouvelles capacités, alors qu’une part importante de ses factures reste impayée.
Son équilibre financier est également affecté par plusieurs facteurs : les difficultés de recouvrement, les écarts entre le coût réel de l’énergie et les tarifs appliqués, les pertes techniques et commerciales, ainsi que le poids des investissements nécessaires à la modernisation du système.
Dans ces conditions, la capacité d’autofinancement de l’entreprise reste insuffisante pour répondre simultanément aux besoins d’entretien, de renouvellement du parc, de renforcement du réseau et d’accélération de la transition énergétique.
3. Une transition renouvelable trop lente
La Tunisie dispose d’un potentiel solaire et éolien considérable, mais son exploitation demeure limitée au regard des besoins du pays et des objectifs annoncés.
La production électrique nationale reste très largement dominée par le gaz naturel, tandis que la contribution du solaire, de l’éolien et de l’hydraulique demeure minoritaire. Les estimations varient selon que l’on mesure les capacités installées, la production effective ou l’ensemble du mix énergétique, mais toutes confirment le retard pris par rapport aux ambitions nationales.
Le Plan solaire tunisien avait fixé un objectif d’environ 30 % d’énergies renouvelables dans la production électrique en 2030. Certaines stratégies ultérieures ont évoqué une cible légèrement supérieure, proche de 32 %.
Pour atteindre ces objectifs, il ne suffit plus d’annoncer de nouveaux projets. Il faut réduire les délais d’autorisation, sécuriser les contrats d’achat d’électricité, renforcer les infrastructures de transport, clarifier les conditions d’accès au réseau et faciliter l’autoproduction industrielle et résidentielle.
Le développement du stockage devient également indispensable. Les batteries peuvent réduire la pression sur le réseau pendant les pointes, améliorer l’intégration de la production solaire et permettre aux entreprises comme aux ménages de mieux gérer les interruptions d’alimentation.
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4. Les axes d’une refonte stratégique urgente
Assainir et restructurer la situation financière de la STEG
La priorité consiste à traiter l’endettement de 7,356 milliards de dinars, tout en accélérant le recouvrement des 6,061 milliards de dinars de créances impayées.
Cette réforme doit comprendre un apurement des dettes des organismes publics, une amélioration des mécanismes de facturation et de recouvrement, une réduction des pertes et une tarification plus proche des coûts réels.
Toute évolution tarifaire devra cependant être accompagnée de mécanismes transparents de protection des ménages à faibles revenus et des petites entreprises vulnérables.
Accélérer réellement les énergies renouvelables
La Tunisie doit transformer les objectifs annoncés en capacités effectivement raccordées au réseau.
Cela suppose de simplifier les procédures, de raccourcir les délais de décision, de faciliter l’accès des investisseurs au foncier et au réseau, et de développer l’autoproduction ainsi que les contrats directs entre producteurs et consommateurs industriels.
Le stockage électrique doit devenir un pilier à part entière de cette stratégie et non un simple complément technologique.
Moderniser les capacités thermiques et le réseau
Le pays ne pourra pas sortir immédiatement du gaz naturel. Il doit donc, pendant la période de transition, améliorer le rendement de ses installations thermiques, remplacer progressivement les unités les moins performantes et renforcer les programmes de maintenance préventive.
La modernisation doit également concerner les réseaux de transport et de distribution, les systèmes numériques de pilotage, les compteurs intelligents et les mécanismes de gestion de la demande.
L’objectif est de reconstituer une marge de réserve suffisante pour faire face aux pics de consommation sans recourir systématiquement aux délestages.
Développer l’efficacité énergétique
La réponse ne peut pas reposer uniquement sur la construction de nouvelles centrales. La réduction de la demande pendant les heures de pointe constitue une source de capacité à part entière.
Des programmes ciblés doivent concerner la climatisation, l’isolation des bâtiments, les équipements industriels, l’éclairage public et la tarification différenciée selon les horaires de consommation.
Renforcer l’intégration régionale sans créer une nouvelle dépendance
Les interconnexions avec l’Algérie et la Libye doivent être consolidées afin d’améliorer la sécurité du système et de faciliter les échanges d’électricité.
Le projet ELMED, destiné à relier électriquement la Tunisie et l’Italie, peut également favoriser l’intégration des renouvelables et ouvrir de nouvelles perspectives d’échange avec le marché européen.
Toutefois, les interconnexions doivent compléter les capacités nationales et non devenir un substitut permanent aux investissements locaux.
La diversification des sources d’approvisionnement en gaz peut aussi être étudiée, mais le recours au gaz naturel liquéfié nécessite des investissements lourds et doit faire l’objet d’une analyse économique rigoureuse.
Conclusion
La crise électrique tunisienne ne se résume ni à une vague de chaleur exceptionnelle ni à quelques incidents techniques. Elle résulte de la combinaison d’un parc sous pression, d’une forte dépendance au gaz, d’une situation financière déséquilibrée et d’une transition renouvelable trop lente.
La STEG n’est pas endettée à hauteur de 20 milliards de dinars selon les dernières données publiques disponibles. Son niveau d’endettement, établi à 7,356 milliards de dinars au 23 juin 2026, reste toutefois suffisamment élevé pour limiter ses capacités d’investissement et justifier une réforme urgente.
L’enjeu n’est donc pas seulement de passer les prochains pics estivaux. Il consiste à reconstruire un système électrique capable d’assurer simultanément la continuité du service, la compétitivité économique, la protection sociale et la souveraineté énergétique.
EN BREF
Marge de sécurité réduite : durant les pics estivaux, l’écart entre les capacités effectivement disponibles et la demande peut devenir très faible, ce qui expose le réseau aux délestages en cas d’incident ou d’indisponibilité d’une unité de production.
Endettement préoccupant : les dettes de la STEG atteignaient environ 7,356 milliards de dinars au 23 juin 2026. Aucune donnée récente ne confirme un endettement de 20 milliards de dinars ni l’affirmation selon laquelle la moitié serait due à l’Algérie.
Créances non recouvrées : près de 6,061 milliards de dinars restaient dus à la STEG par ses différents clients publics et privés. Ces créances constituent des sommes à recevoir et ne doivent pas être présentées comme une dette supplémentaire de l’entreprise.
Appui des interconnexions : les importations d’électricité depuis l’Algérie et la Libye contribuent à couvrir une partie des besoins et à sécuriser le réseau pendant les périodes de forte consommation.
Retard des renouvelables : la part de l’électricité renouvelable reste très inférieure à l’objectif national d’environ 30 à 32 % à l’horizon 2030.
Dépendance au gaz : le gaz naturel demeure largement dominant dans la production électrique tunisienne, alors que la production nationale d’hydrocarbures ne suffit plus à couvrir les besoins du pays.


