Par Mourad Bellassoued, Professeur Universitaire

Chef de Cabinet du MESRS,

Chef de Programme Recherche Scientifique, MESRS

À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse les modèles économiques, où les technologies quantiques ouvrent de nouveaux horizons et où les données deviennent une ressource stratégique, une certitude s’impose : la puissance des nations se mesure désormais autant à leur capacité à produire de la connaissance qu’à leurs ressources naturelles ou à leur puissance industrielle.

Au cœur de cette nouvelle géographie du pouvoir se trouvent les mathématiques.

Longtemps considérées comme une discipline scolaire exigeante, parfois même intimidante, elles sont aujourd’hui le langage universel de l’innovation. Derrière chaque algorithme d’intelligence artificielle, chaque système de cybersécurité, chaque avancée en médecine de précision, chaque modèle climatique ou chaque technologie financière se cachent des décennies de recherche mathématique.

Le véritable enjeu pour la Tunisie n’est donc plus uniquement d’améliorer les résultats des élèves en mathématiques. Il est plus ambitieux : voulons-nous être un pays qui utilise les technologies conçues ailleurs ou une nation capable de participer à leur conception, à leur développement et à leur maîtrise ?

La réponse à cette question se construit d’abord dans nos écoles.

Les mathématiques, un choix stratégique

Faire des mathématiques une priorité nationale ne signifie pas accorder davantage d’importance à une discipline qu’à une autre. C’est reconnaître leur rôle structurant dans l’ensemble de notre système de développement.

Les pays qui dominent aujourd’hui les secteurs de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs, de la santé numérique ou des technologies de rupture ont compris une réalité simple : la première richesse d’une nation est son capital humain.

Former un jeune capable de raisonner, de modéliser, d’interpréter des données ou de résoudre des problèmes complexes constitue un investissement dont les bénéfices dépassent largement le cadre de l’école. Ces compétences irriguent l’ensemble de l’économie, de l’industrie à l’agriculture, de la santé à la finance, de l’énergie à l’administration publique.

Les mathématiques ne forment pas uniquement des ingénieurs ou des chercheurs. Elles développent l’esprit critique, la rigueur intellectuelle, la créativité et la capacité à décider dans un environnement de plus en plus complexe.

Mais cette ambition ne peut être réduite aux seules applications immédiates des mathématiques. Elle repose également sur la recherche fondamentale, dont la vocation première est d’élargir les frontières de la connaissance.

La recherche fondamentale naît souvent d’une question simple, parfois même déroutante. Elle ne concerne pas seulement les mathématiques ou les sciences exactes, mais l’ensemble des disciplines. Qui aurait imaginé que des chercheurs consacreraient plusieurs années à répondre à cette interrogation : les abeilles savent-elles compter ? Les résultats ont pourtant révélé qu’elles sont capables de compter jusqu’à cinq, d’effectuer des additions et des soustractions élémentaires, et même de maîtriser la notion de zéro. Ce qui peut sembler anecdotique illustre en réalité la véritable nature de la recherche fondamentale : explorer l’inconnu, repousser les frontières de la connaissance et ouvrir la voie à des innovations souvent impossibles à anticiper.

C’est précisément cette capacité à investir dans la connaissance, y compris lorsque ses applications ne sont pas immédiatement visibles, qui a permis aux grandes avancées scientifiques et technologiques qui transforment aujourd’hui nos sociétés.

Une force sur laquelle la Tunisie peut s’appuyer

Contrairement à une idée parfois répandue, la Tunisie ne part pas de zéro. Elle dispose d’un capital scientifique et humain de premier ordre, construit au fil de plusieurs décennies d’investissement dans l’enseignement supérieur et la recherche.

Cette force se manifeste d’abord dans la recherche scientifique. Le pays compte aujourd’hui plus de 22 000 chercheurs en équivalent temps plein, dont près de 12 000 doctorants, et affiche une densité de plus de 1 600 chercheurs par million d’habitants, l’une des plus élevées d’Afrique. Avec 839 publications scientifiques par million d’habitants, la Tunisie figure parmi les pays africains les plus performants en matière de production scientifique, tandis que près de 60 % de ses publications paraissent dans des revues internationales classées dans les deux premiers quartiles (Q1 et Q2), attestant de leur qualité et de leur visibilité.

Les mathématiques occupent une place de choix dans cette dynamique. En 2025, la Tunisie a publié près de 10 600 articles scientifiques indexés dans Scopus, dont près de 2 000 concernent les mathématiques et leurs interactions avec d’autres disciplines. Plus de 550 de ces travaux ont été publiés dans des revues figurant parmi les 25 % les plus influentes au monde (Q1). Cette excellence repose également sur un réseau d’une trentaine de laboratoires spécialisés en mathématiques et en mathématiques appliquées, répartis dans plusieurs universités et fortement intégrés aux réseaux internationaux de recherche.

Cette dynamique trouve son origine bien en amont, dans le système éducatif. Les universités et les grandes écoles tunisiennes forment depuis des décennies des générations de mathématiciens, de scientifiques et d’ingénieurs dont les compétences sont reconnues tant en Tunisie qu’à l’international. Au niveau du secondaire, le taux de réussite au baccalauréat dans la section Mathématiques est passé de 70 % en 2018 à 84,4 % en 2025, témoignant du niveau des élèves qui choisissent cette filière. Cette réussite repose sur l’engagement quotidien de près de 8500 enseignants de mathématiques exerçant dans les collèges et les lycées, véritables artisans de la formation des compétences scientifiques du pays.

Ces indicateurs montrent que la Tunisie possède déjà les ressources humaines, les compétences et les infrastructures nécessaires pour faire des mathématiques un levier majeur de développement. Le véritable enjeu n’est donc pas de construire un nouvel écosystème, mais de mieux valoriser celui qui existe, de renforcer les liens entre l’école, l’université, la recherche et le monde socio-économique, et de faire des mathématiques l’un des piliers d’une stratégie nationale d’innovation, de souveraineté technologique et de compétitivité.

Cette ambition est à notre portée. Elle suppose une vision de long terme et une volonté collective de transformer un potentiel reconnu en un véritable avantage stratégique pour la Tunisie.

Repenser l’enseignement des mathématiques

Le débat sur les mathématiques se résume trop souvent à une question de niveau, de programmes ou encore au nombre d’élèves qui choisissent la section mathématique au lycée. Or ces indicateurs, bien qu’importants, ne reflètent qu’une partie des enjeux.

Le véritable enjeu est ailleurs.

Dans un monde où les outils numériques exécutent de plus en plus efficacement les tâches répétitives, la valeur ajoutée humaine résidera dans la capacité à comprendre, à raisonner, à créer et à innover.

L’enseignement des mathématiques doit évoluer pour répondre à cette réalité. Sans renoncer à la rigueur qui en constitue la force, il doit accorder une place plus importante à la résolution de problèmes, à la modélisation, à l’analyse de données, à la pensée algorithmique et à l’interdisciplinarité.

Il ne s’agit plus seulement d’apprendre des méthodes, mais de comprendre pourquoi elles fonctionnent et comment les mobiliser dans des situations nouvelles.

Comme le rappelait Henri Poincaré : « C’est par la logique que nous prouvons, mais c’est par l’intuition que nous découvrons. » Cette phrase résume à elle seule l’ambition d’un enseignement moderne des mathématiques : transmettre la rigueur tout en cultivant la créativité.

Les enseignants, au cœur de la transformation

Aucun système éducatif ne dépasse durablement la qualité de ses enseignants.

Toutes les expériences internationales convergent sur ce point. Les pays qui obtiennent les meilleurs résultats sont ceux qui investissent d’abord dans la sélection, la formation et l’accompagnement de leurs enseignants.

La Tunisie dispose de professionnels compétents et profondément engagés. Leur donner les moyens d’actualiser leurs pratiques, de bénéficier des avancées de la recherche en didactique, d’échanger leurs expériences et d’intégrer pleinement les outils numériques constitue sans doute l’investissement le plus rentable pour améliorer durablement la qualité de notre système éducatif.

Former, accompagner et soutenir les enseignants tout au long de leur carrière constitue l’une des conditions essentielles pour réussir toute transformation durable de l’enseignement des mathématiques.

Faire des mathématiques une grande cause nationale

Les défis auxquels notre pays est confronté dépassent largement le cadre de l’école. Ils concernent notre capacité à bâtir une économie fondée sur la connaissance, à renforcer notre souveraineté technologique et à créer des emplois à forte valeur ajoutée.

C’est pourquoi la Tunisie gagnerait à se doter d’une véritable stratégie nationale pour les mathématiques, mobilisant l’ensemble des parties prenantes autour d’une vision commune.

Cette stratégie devrait poursuivre une ambition claire : construire un continuum entre l’école, l’université, la recherche, l’innovation et le développement économique. Elle devrait renforcer les apprentissages fondamentaux dès le primaire, moderniser les programmes, intégrer davantage les sciences des données et la pensée algorithmique, investir dans la formation des enseignants, accompagner les élèves à fort potentiel, réduire les inégalités territoriales et rapprocher la recherche en mathématiques des besoins du monde socio-économique.

Au-delà de la réussite scolaire, il s’agit de préparer la Tunisie aux défis scientifiques, technologiques et économiques des prochaines décennies.

Faire des mathématiques une priorité nationale n’est ni un luxe académique ni une réforme parmi d’autres. C’est un choix stratégique pour préparer les compétences dont dépendra la prospérité du pays, renforcer notre souveraineté scientifique et offrir aux nouvelles générations les moyens d’inventer la Tunisie de demain.

Le temps des diagnostics est derrière nous. Celui de l’action doit commencer.