
La Tunisie se prépare à changer d’échelle dans l’éolien avec le lancement prévu d’appels d’offres portant sur 2 GW de nouvelles capacités à partir de 2026 (soit l’équivalent d’énergies à même d’alimenter environ 1,5 million de foyers). Dans cet entretien accordé à l’Agence TAP, le consultant international en énergie, Ezzedine Khalfallah analyse les conditions nécessaires pour atteindre cet objectif, les principaux freins au développement du secteur et les perspectives offertes par l’éolien offshore. INTERVIEW
Avant d’aborder les perspectives du secteur, où en est la Tunisie aujourd’hui, en termes de capacité installée d’éolien ?
Ezzedine Khalfallah : la capacité totale installée actuellement est de 245 MW, provenant exclusivement des projets de la STEG. Cela inclut le site historique de Sidi Daoud (55 MW) et les parcs de Kchabta et Metline (190 MW au total). Bien que cela ne représente pour l’instant que 4 % environ de la capacité électrique totale du pays, l’impact est réel.
En 2024, la production éolienne a atteint 337 GWh, représentant 1,8% de la production nationale d’électricité ce qui permet d’éviter l’importation d’environ 70 000 tep de gaz, générant une économie annuelle de près de 60 millions de dinars en devises.
Les objectifs énergétiques nationaux en énergies renouvelables pour 2030 semblent très ambitieux. Sont-ils réalisables ?
Ezzedine Khalfallah : Les objectifs de la Tunisie en énergies renouvelables sont en effet très ambitieux en termes de contribution dans le mix électrique : 35% en 2030, 50% en 2035 et 80% en 2050. La situation actuelle montre que les capacités implémentées// à ce jour restent limitées, notamment à cause des retards dans la réalisation des projets par rapport à ceux attribués. Toutefois, il faut signaler que d’importantes capacités ont été déjà lancées. Elles sont en cours de préparation et à différentes étapes d’avancement. Les capacités déjà planifiées par les autorités tunisiennes à l’horizon 2030, permettraient de dépasser la part des 35% du mix électrique à cet horizon et leur réalisation nécessite la poursuite des efforts en vue de transformer cet objectif en projets concrets. Pour l’éolien, l’objectif est en effet d’atteindre environ 2 000 MW d’ici 2030, soit 36 % de la capacité totale prévue en énergies renouvelables, ce qui constitue un défi de taille. Le gouvernement a déjà franchi des étapes cruciales : la Haute Commission de la Production Privée d’Électricité a approuvé, fin 2025, le lancement d’appels d’offres pour 2026/2027 couvrant justement ces 2 000 MW. Les sites sont déjà identifiés, notamment à Tbaga (600 MW), Jebel Abderrahmane (400 MW) et de nouveaux emplacements à Beni Khedache (500 MW) et Zaghouan (200 MW). A noter également qu’un projet éolien a été accordé dernièrement d’une capacité de 77,25 MW dans la région de Zaghouan.
Certains observateurs, comme l’IRENA, pointent du doigt la lenteur de la mise en œuvre. Pourquoi ces projets prennent-ils autant de temps?
Ezzedine Khalfallah : Il faut comprendre que l’éolien impose des contraintes spécifiques. Contrairement au solaire, les développeurs doivent effectuer des mesures de vent sur site pendant au moins un an pour garantir la rentabilité. S’y ajoutent des études techniques, environnementales et sociales ainsi que des procédures administratives complexes, incluant des autorisations spéciales notamment, pour la sécurisation des sites, ainsi que les étapes de validation par les différentes instances et la mobilisation des financements internationaux. Les autorités sont conscientes de cette nécessité d’accélérer le processus, chose qui est aussi recommandée par les différentes parties prenantes à chaque événement traitant des énergies renouvelables.
Quels sont, d’après vous, les principaux freins au développement de l’éolien en Tunisie ?
Ezzedine Khalfallah : La Tunisie dispose d’un potentiel éolien significatif et d’une expérience relativement, ancienne dans ce domaine (1990), notamment avec les parcs exploités par la STEG. Toutefois, plusieurs facteurs continuent de freiner le développement de cette filière. Les principaux freins au développement de l’éolien en Tunisie sont aujourd’hui, moins liés à la ressource elle-même qu’aux défis d’intégration au réseau, au financement des projets, à la rapidité des procédures administratives et aux autorisations de sécurisation du foncier. Le véritable défi n’est plus de démontrer le potentiel éolien de la Tunisie, mais de créer les conditions techniques, réglementaires et financières permettant de transformer ce potentiel en projets concrets à grande échelle.
Le réseau électrique tunisien peut-il absorber 2 GW supplémentaires ?
Ezzedine Khalfallah : L’intégration de 2 GW supplémentaires d’éolien d’ici 2030 est techniquement réalisable pour la Tunisie. Toutefois, cet objectif suppose un renforcement du réseau électrique, le développement de moyens de flexibilité (stockage, gestion de la demande), ainsi que la mise en service de l’interconnexion ELMED avec l’Italie. Le défi n’est donc pas de construire les parcs éoliens mais plutôt d’adapter le système électrique pour accueillir une part croissante d’énergie renouvelable variable.
Les investisseurs étrangers sont-ils toujours intéressés pour le marché tunisien malgré les difficultés économiques du pays ?
Ezzedine Khalfallah : Oui, malgré les difficultés économiques et financières que traverse la Tunisie, l’intérêt des investisseurs étrangers pour le secteur éolien demeure réel. Toutefois, cet intérêt est aujourd’hui plus sélectif et davantage conditionné par l’amélioration du cadre d’investissement. Les derniers appels d’offres lancés dans le cadre du régime des concessions ont montré que des développeurs internationaux de premier plan restent intéressés par le marché tunisien. Cela démontre que les fondamentaux du secteur demeurent attractifs d’autant qu’un atlas éolien existe et servira de guide pour les investisseurs potentiels de cette filière.. Néanmoins, pour transformer cet intérêt en investissements effectifs à grande échelle, il est indispensable de renforcer la visibilité réglementaire, de simplifier les procédures et d’accélérer les investissements dans les infrastructures de réseau.
Le potentiel éolien n’est pas seulement terrestre. La Tunisie peut-elle envisager d’exploiter le vent en mer (offshore) ?
Ezzedine Khalfallah :Le potentiel éolien offshore en Tunisie est estimé à plus de 250 gigawatts, dont environ 160 gigawatts pour l’éolien flottant avec un fort facteur de charge moyen estimé à 46%, selon des études de la Banque mondiale et de la GIZ. La STEG, avec l’appui de la Banque africaine de développement, mène actuellement une étude de faisabilité pour un projet de 250 à 500 MW au large de Kerkennah. L’éolien offshore a vu ses coûts chuter de 63 % mondialement en 14 ans, ce qui en fait une option d’avenir sérieuse pour la Tunisie.
EN BREF
- Les chiffres-clés de l’éolien tunisien
Ci-après les chiffres-clés de l’éolien en Tunisie:
-Capacité installée actuelle : 245 MW
-Production en 2024 : 337 GWh
-Economie annuelle de gaz : 70 000 tep
-Economie en devises : 60 MD par anObjectif 2030 : 2 GWPrincipaux sites identifiés : Tbaga (600 MW), Beni Khedache (500 MW), Jebel Abderrahmane (400 MW), Zaghouan (200 MW)
Potentiel offshore estimé : plus de 250 GW


