
En quarante, cinquante, soixante ans, la Tunisie n’avait jamais connu une telle obscurité autour de ses indicateurs économiques. Les administrations publiques avaient, malgré les crises successives, conservé une tradition de publication régulière des données. Cette tradition semble désormais rompue. L’opacité actuelle n’est plus un simple dysfonctionnement : elle s’apparente à un changement de doctrine, silencieux mais profond, qui prive le débat public de ses fondements les plus élémentaires.
Pour rappel et pour précision, chaque année, chercheurs, économistes et analystes procèdent à un exercice essentiel : analyser la loi de finances, décortiquer le budget, commenter les nouvelles dispositions et surtout réaliser une analyse à mi‑parcours, fondée sur les chiffres de juin, pour comparer les réalisations aux prévisions.
C’est un travail de transparence, de pédagogie et de responsabilité. Cette année, il est tout simplement impossible.
Six mois sans aucune donnée : pourquoi ?
Le ministère des Finances publiait traditionnellement, chaque mois, les résultats provisoires de l’exécution du budget :
- recettes fiscales (impôts directs, indirects, TVA, consommation) ;
- masse salariale ;
- investissements réalisés ;
- remboursements d’emprunts et d’intérêts.
Ce tableau de bord mensuel est un outil indispensable pour comprendre la trajectoire budgétaire du pays. Nous sommes déjà au mois de juin 2026 et aucune donnée n’a été publiée depuis décembre 2025. Ni janvier. Ni février. Ni mars. Ni avril. Ni mai.
5 mois de silence absolu. Une rupture totale avec les pratiques historiques du ministère et l’opacité est généralisée. L’Observatoire national de l’agriculture (ONAGRI), qui publiait mensuellement la balance alimentaire, les exportations d’huile d’olive, les importations de céréales, etc. — n’a rien publié pour 2026. L’Office des céréales, qui informait régulièrement sur l’avancement de la campagne, n’a rien communiqué depuis août 2025.
Ce n’est plus un oubli. Ce n’est plus un retard. Serait-ce un mot d’ordre ?
Pourquoi priver experts, analystes, économistes et journalistes d’analyser la situation économique ? L’information économique sera-t-elle devenue un privilège ?
Des décisions fiscales à fort impact, mais sans visibilité publique
Plusieurs mesures adoptées récemment ont, disons-le, modifié en profondeur la structure des recettes fiscales. Leur effet combiné sur le budget de l’État est potentiellement significatif, d’autant qu’aucune donnée officielle ne permet aujourd’hui d’en mesurer l’ampleur.
Une chute brutale de la fiscalité sur les voitures électriques
La réduction de la taxation sur les véhicules électriques — passée de 70–75 % à 7 % — constitue l’un des changements les plus marquants. Cette mesure, présentée comme un levier de transition énergétique, a mécaniquement réduit les recettes issues des droits de consommation, de la TVA et des droits de douane.
Dans un marché en forte croissance, l’impact budgétaire n’est pas marginal. La perte de recettes se chiffre potentiellement en dizaines de millions de dinars.
Une contraction des importations imposée par la Banque centrale
L’obligation faite aux importateurs de financer leurs achats sur fonds propres a entraîné une baisse notable des importations. Cette mesure, destinée à préserver les réserves en devises, a eu un effet immédiat : recul des volumes importés, diminution des droits de douane et baisse de la TVA à l’importation.
Or, ces deux postes constituent traditionnellement une part importante des recettes fiscales tunisiennes. Toute contraction se répercute directement sur l’équilibre budgétaire.
Une baisse mécanique des droits de douane
La réduction des importations entraîne logiquement une diminution des droits de douane. Dans un contexte où l’État dépend fortement de la fiscalité indirecte, cette baisse fragilise encore davantage les recettes. L’effet cumulatif des mesures précédentes accentue cette tendance.
L’absence de données chiffrées intervient précisément au moment où les effets des mesures fiscales devraient apparaître dans les chiffres. D’où l’interrogation légitime : la non‑publication des données viserait‑t‑elle à éviter que les analystes ne mettent en évidence un déficit creusé par ces décisions ?
L’absence simultanée de données dans d’autres institutions — ONAGRI, Office des céréales, observatoires sectoriels — renforce une perception d’un blackout généralisé, ce qui, nous l’espérons n’est pas le but recherché par l’Etat tunisien.
La transparence obligation démocratique ou faveur d’Etat ?
Ne pas permettre aux chercheurs, économistes et citoyens d’accéder aux chiffres, c’est priver le pays de comprendre, d’anticiper et de corriger ses trajectoires. C’est aussi ouvrir la porte aux interprétations, aux rumeurs, aux inquiétudes — exactement ce que tout gouvernement devrait éviter.
La Tunisie ne peut pas avancer dans le noir. La transparence n’est pas une option : c’est la condition minimale pour restaurer la confiance, éclairer les choix politiques et éviter les dérives.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Blackout prolongé : Aucun indicateur budgétaire publié par le ministère des Finances depuis décembre 2025.
- Obsolescence des données : Institutions clés (ONAGRI, Office des céréales) en silence radio total sur 2026.
- Zone d’ombre fiscale : Impossible d’évaluer l’impact budgétaire réel des nouvelles mesures (véhicules électriques, importations).
- Risque systémique : L’opacité remplace la pédagogie et alimente l’incertitude économique.
- Exigence citoyenne : La transparence des données est le prérequis indispensable à la confiance et à la gestion de crise.


