
Organisée par l’Ecole de Tunis de la Philosophie en partenariat avec la Foire, la rencontre intitulée « L’actualité d’Ibn Rochd » s’est tenue au pavillon du ministère des Affaires culturelles. Elle a réuni, en deux séances (de 15h à 19h), des intervenants tunisiens, italiens, espagnols et marocains autour d’une réflexion sur la pertinence de la pensée averroïste qui continue d’alimenter le débat sur sa transmission, sa déformation et sa portée universelle.
Né à Cordoue, en Andalousie, Ibn Rochd (1126-1198), philosophe, juriste et médecin, est considéré comme l’un des plus grands commentateurs d’Aristote.
Son œuvre a joué un rôle déterminant dans la transmission de la philosophie aristotélicienne vers l’Europe médiévale, notamment à travers des traductions latines et hébraïques, après que plusieurs de ses écrits originaux en arabe ont été brûlés ou dispersés.
Selon les interventions, sur plus d’une centaine de textes attribués au philosophe, une partie seulement nous est parvenue dans sa langue d’origine, le reste ayant été reconstitué à partir de traductions, révélant une mémoire intellectuelle fragmentée.
■Héritage historique : l’Europe médiévale à l’école d’Averroès
L’universitaire italien Andrea Tabarroni a retracé la trajectoire d’Averroès dans l’Occident latin, soulignant que son influence s’est affirmée quelques années après sa mort en 1198, notamment dans les centres de traduction de Tolède et Séville.
Ses commentaires d’Aristote se sont imposés comme des références majeures dans les universités européennes, notamment à Paris, Oxford et en Italie, où ils ont marqué les enseignements de la philosophie naturelle et de la médecine, en particulier à Padoue, Bologne et Naples.
Selon lui, Averroès n’a pas seulement été un passeur de savoir, mais un interprète central, dont l’influence a irrigué durablement la culture européenne, y compris la littérature, avec des échos perceptibles dans l’œuvre de Dante Alighieri.
■ Déconstruction critique : une pensée à “décoloniser”
À l’opposé de cette lecture historique, l’universitaire espagnol Antonio Di Diego Gonzalez a appelé à « décoloniser Ibn Rochd », estimant que sa réception européenne a contribué à reconstruire une figure partielle du philosophe.
Selon lui, l’orientalisme, notamment français et anglais, a façonné une image d’Averroès comme rationaliste isolé ou précurseur de l’Europe moderne, au détriment de son ancrage dans la tradition intellectuelle islamique.
S’appuyant sur les analyses développées par l’intellectuel palestinien Edward Said (1935-2003) dans son ouvrage phare L’Orientalisme, il a souligné que ces représentations « ne sont jamais innocentes » et participent à une lecture biaisée de l’Orient, appelant à restituer à Ibn Rochd sa complexité historique et philosophique.
■Ibn Rochd, penseur de l’univers et de la raison
Dans sa conférence inaugurale, le philosophe marocain Mohamed Mesbahi a proposé une lecture centrée sur la notion d’univers, décrivant Ibn Rochd comme « le philosophe de l’univers ».
Selon lui, sa pensée s’inscrit dans un dialogue avec Ibn Sina et Mulla Sadra, articulant une réflexion à la fois ontologique et naturelle.
« Il a sacrifié sa vie pour sauver l’univers de l’oubli », a-t-il déclaré, estimant que la philosophie, chez Ibn Rochd, relève d’un engagement intellectuel profond, presque d’un combat, dont l’actualité réside dans la capacité à affronter les défis de chaque époque.
■ Une pensée toujours à explorer
Fathi Triki, directeur de l’École de Tunis de la philosophie, a souligné l’importance des études averroïstes en Tunisie, annonçant la publication prochaine d’un ouvrage collectif consacré à Al-Farabi, Ibn Sina et Ibn Rochd.
Le directeur de la Foire, Mohamed Salah Kadri, a pour sa part présenté Ibn Rochd comme « un trait d’union entre le monde islamique et la Renaissance européenne », mettant en avant la richesse d’un héritage encore en partie inexploré.
■Une pensée à réactiver
Modérateur et initiateur de la rencontre, Mohamed Mahjoub a structuré les débats autour de deux axes : approfondir la connaissance de l’héritage d’Ibn Rochd et analyser son influence sur les penseurs qui lui ont succédé.
Il a insisté sur une dimension encore peu explorée, celle de sa contemporanéité, estimant qu’« il ne s’agit pas seulement de transmettre sa pensée, mais de créer une relation vivante avec elle », tout en rappelant que l’œuvre du philosophe, en partie perdue, « a été arrachée à sa langue et à son espace d’origine ».
Dans cette perspective, il propose une relecture de la pensée d’Ibn Rochd à partir de sa célèbre formule sur l’unité de la vérité, mettant en évidence une tension entre raison et révélation. En retraçant l’évolution de ce concept, d’Aristote à Immanuel Kant, il montre que la pensée averroïste opère un déplacement décisif en soumettant le discours religieux aux catégories philosophiques.
Dans son ouvrage Le Discours décisif, Ibn Rochd affirme que « la vérité ne peut contredire la vérité », posant les bases d’une conciliation entre raison et révélation, principe central de sa philosophie.
À travers les siècles, entre traductions, pertes et réappropriations, Ibn Rochd demeure une figure en mouvement, dont la pensée continue d’interroger les frontières entre cultures et savoirs.


