Il existe des économies où la monnaie circule. Et puis il y a la Tunisie, où elle galope. À découvert. Hors radar. Sous le manteau. En une année seulement, la masse de billets en circulation est passée de 22 à 28,2 milliards de dinars, soit 15 à 18 % du PIB.

C’est un niveau « réellement inquiétant », selon les experts, qui y voient un moteur d’inflation, un accélérateur de fraude fiscale et un terreau fertile pour le blanchiment. Derrière cette explosion du cash, trois décisions publiques majeures ont ouvert la voie à une économie parallèle qui menace désormais la survie même du secteur formel.

La propagation du cash en Tunisie n’est pas un phénomène spontané. Elle est le produit d’un enchaînement de choix politiques qui ont fragilisé les instruments de paiement formels, affaibli la traçabilité et encouragé les comportements hors système.

La loi sur les chèques est un véritable échec

La première rupture provient de la réforme de la loi sur le chèque. Le texte, présenté comme une modernisation, a en réalité vidé cet instrument de sa substance. La suppression de l’aspect pénal pour les chèques inférieurs à 5.000 dinars — alors que 90 à 95 % des chèques tunisiens se situent sous ce seuil — a transformé le chèque en un simple morceau de papier sans garantie. Avant cette réforme, le chèque représentait plus de 50 % des moyens de paiement. Aujourd’hui, il ne pèse plus que 7 %. La chute est vertigineuse, et elle a laissé un vide que les lettres de change et les virements n’ont pas suffi à combler. Ce vide, c’est le cash qui l’a occupé.

La deuxième rupture est tout aussi déterminante : la suppression de l’obligation de mentionner les modalités de paiement dans les contrats de vente immobilière et de matériel de transport. Cette disposition, introduite en 2019 et recommandée par le GAFI, avait permis d’assainir relativement un marché gangrené par les transactions en espèces.

Dans notre pays, nous assistions à des scènes devenues presque folkloriques : des individus portant des sachets en plastique noirs contenant des sommes qui s’élèvent à 700 000 ou 800 000 dinars en billets pour acheter un salon de thé. La mesure votée et adoptée en 2019 avait mis fin à ces pratiques. Sa suppression les a ressuscitées. Et la question posée dans le texte est lourde de sens :  À qui profite pareille mesure ? Et la réponse est évidentes : aux contrebandiers.

La troisième rupture est fiscale. Alors que la tendance internationale est à la réduction des régimes forfaitaires, la Tunisie a choisi de les étendre. Le nouveau forfait optionnel, permettant de payer 4 000 ou 5 000 dinars pour être dispensé de contrôle fiscal pendant trois ans, est devenu une invitation ouverte à la dissimulation. “Qui dit forfait dit fraude fiscale », dénoncent des experts économiques. Dans un pays où la pression fiscale est concentrée sur les entreprises formelles, l’élargissement du forfait revient à institutionnaliser l’informel“.

Ces trois décisions ont convergé vers un même résultat : la désinstitutionalisation du paiement formel et la normalisation du cash comme mode de transaction dominant.

« La Tunisie doit aujourd’hui choisir entre un programme de réformes assumé, un contrat social rénové et un partenariat clair avec le secteur privé, ou poursuivre un modèle hybride où l’économie réelle se dissout dans le cash. »

L’économie de l’ombre fabrique du cash, et le cash nourrit l’économie de l’ombre

L’étude de Meriam Jerbi, Friedrich Schneider et Faouzi Abdennour (2026), publiée dans African Development Review, apporte un éclairage scientifique à ce phénomène. Elle estime que 39 % du PIB tunisien échappe aux radars officiels. Ce chiffre, déjà alarmant, n’est que la partie visible d’un mécanisme plus profond : la relation structurelle entre la taille du secteur informel et le ratio M0/M2, c’est‑à‑dire la part du cash dans la masse monétaire totale.

Pour les non‑initiés, M0 représente les billets et pièces en circulation, tandis que M2 inclut dépôts et épargne. Le ratio M0/M2 mesure donc la préférence d’une économie pour le cash plutôt que pour les instruments bancaires. Plus il augmente, plus l’économie glisse vers l’informel*.

L’étude établit une relation positive et statistiquement significative entre ces deux variables, avec un coefficient estimé à 0,18. Autrement dit, chaque hausse de 1 % du secteur informel entraîne une hausse de 0,18 % du cash en circulation. Une élasticité modérée, mais robuste. Un multiplicateur discret mais têtu. L’économie de l’ombre fabrique du cash, et le cash nourrit l’économie de l’ombre. Une boucle auto‑entretenue.

Cette dynamique explique pourquoi la masse de billets a explosé pour atteindre 28,2 milliards de dinars. Le cash n’est plus seulement un moyen de paiement : il est devenu un refuge, un outil de protection contre l’État, un vote silencieux contre la bureaucratie, la pression fiscale, la corruption et l’instabilité réglementaire. Comme le résume Eco For Tunisia : « En Tunisie, la vraie banque centrale… c’est le souk informel. »

«L’étude de Jerbi, Schneider et Abdennour (2026) estime que 39 % du PIB tunisien échappe aux radars officiels, établissant une relation où chaque hausse de 1 % du secteur informel entraîne une hausse de 0,18 % du cash en circulation.»

Une politique monétaire neutralisée : quand 40 % de l’économie échappe à la Banque centrale

La montée du cash n’est pas seulement un problème fiscal ou réglementaire. Elle désarme la politique monétaire. Eco For Tunisia le dit clairement : la Banque centrale pilote une économie dont près de 40 % lui échappe. Dans un système où une part aussi importante des transactions se fait en espèces, les instruments classiques — taux directeur, réserves obligatoires, opérations d’open market — perdent leur efficacité.

Les vendeurs informels, les artisans payés en cash, ceux qui font le change en pleine rue au vu et au su de tout le monde et les commerçants des souks ne réagissent pas aux variations du taux directeur. Ils vivent dans un univers parallèle où le coût du crédit bancaire n’a aucune importance, où la liquidité ne dépend pas des banques mais des flux physiques de billets, où l’inflation se transmet par les réseaux informels et non par les circuits financiers.

Cette déconnexion fragilise l’ensemble du système économique. L’inflation persiste, le crédit formel ralentit, les entreprises structurées voient leurs coûts augmenter tandis que leurs concurrents informels prospèrent. Le cash devient un amortisseur pour certains, mais un étouffoir pour l’économie formelle.

Le secteur formel étranglé : quand la concurrence déloyale devient la norme

Un exemple réel est celui d’une grande entreprise de pâtisserie exportatrice, employant 400 salariés déclarés, payant la CNSS, la TVA, la TFP, la CSS et l’IS qui se retrouve déficitaire. Son propriétaire exprime son impuissance face aux concurrents informels, opérant depuis leur domicile avec un four électrique et deux employées non déclarées qui ne paient rien. Pas de CNSS, pas de TVA, pas d’impôts, pas de contrôle.

C’est ainsi que l’informel sape le formel, l’atteint au centre vital et fissure l’architecture même de l’économie organisée. Ce n’est plus une concurrence déloyale. C’est une asymétrie systémique. Un modèle économique où la conformité devient un handicap et la fraude un avantage compétitif.

Cette dynamique ne se limite pas à la pâtisserie. Elle touche la médecine esthétique, les services, l’artisanat, le commerce de détail. Elle fragilise les recettes fiscales, vide la CNSS, réduit la capacité de l’État à maintenir les infrastructures, affaiblit les entreprises structurées et décourage l’investissement.

« En Tunisie, la conformité est devenue un handicap mortel et la fraude un avantage compétitif face à une économie de l’ombre qui n’a plus besoin des banques. »

Sortir de la spirale : restaurer la traçabilité, réhabiliter la confiance

Les solutions existent. Elles passent par la restauration d’un plafond strict pour les paiements en espèces avec pour seule exceptions les agriculteurs. Elles nécessitent le rétablissement de l’obligation de mentionner les modalités de paiement dans les contrats immobiliers et automobiles. Elles exigent une révision de la loi sur le chèque, dont l’échec est désormais avéré. Elles impliquent de réduire le régime forfaitaire au lieu de l’étendre. Elles supposent enfin un développement massif des moyens de paiement électroniques, encore largement boudés par les commerçants.

Mais aucune de ces mesures ne sera efficace tant que le cash restera roi. Tant que la loi ne sera pas appliquée. Tant que les contrôles resteront symboliques. Tant que la défiance dominera la relation entre l’État et les citoyens.

La Tunisie doit aujourd’hui choisir entre un programme de réformes assumé, un contrat social rénové, un partenariat clair avec le secteur privé et un retour structuré vers les institutions financières internationales ou poursuivre un modèle hybride où l’on applique les réformes sans les nommer, où l’on parle au FMI sans l’écouter, où l’économie réelle se dissout dans le cash.

Il faut choisir et assumer, l’histoire jugera ensuite !

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Explosion du Cash : La masse de billets en circulation a bondi de 22 à 28,2 milliards de dinars en un an (15-18% du PIB), un niveau jugé inquiétant par les experts.
  • Sabotage Réglementaire : Trois décisions publiques (réforme ratée du chèque, suppression de la traçabilité immobilière, extension du forfait fiscal) sont directement responsables de cette dérive.
  • Économie de l’Ombre : L’informel représente désormais 39% du PIB tunisien, créant une boucle auto-entretenue où le cash nourrit l’informel et vice-versa.
  • Politique Monétaire Neutralisée : La Banque Centrale perd le contrôle sur près de 40% de l’économie, rendant les ajustements de taux directeur inefficaces sur ce segment.
  • Asphyxie du Formel : Les entreprises transparentes (ex: pâtisserie exportatrice de 400 salariés) deviennent déficitaires face à des concurrents informels sans charges, transformant la conformité en handicap compétitif.

*Commentaire du site : Eco For Tunisia