
Alors que le prix du baril de Brent a atteint des sommets historiques, dépassant les 140 dollars, la Tunisie se retrouve exposée à une crise énergétique et budgétaire majeure. Pourtant, aucune cellule de crise n’a été mise en place pour anticiper les conséquences de cette flambée. Entre dépendance énergétique, déficit budgétaire et absence de stratégie, le pays semble avancer les bras croisés dans une tempête mondiale.
La guerre en Iran et la fermeture prolongée du détroit d’Ormuz ont provoqué un choc brutal sur les marchés pétroliers. Le Brent daté, référence mondiale pour les cargaisons physiques, a bondi à 141,37 dollars le baril, son plus haut niveau depuis 2008. Chaque dollar supplémentaire sur le marché international se traduit pour la Tunisie par un coût budgétaire estimé à 164 millions de dollars.
En un mois et demi, le baril est passé de 55–60 dollars à plus de 120 dollars, avant de se stabiliser autour de 135 dollars. Un écart de près de 40 dollars par rapport aux prévisions initiales représente un manque à gagner de près de 7 milliards de dinars.
Que dire si la tendance se poursuit sur l’année dépassant le seuil des 60 $US?
La vulnérabilité tunisienne mise à nu
La Tunisie, fortement dépendante des importations énergétiques, se retrouve dans une situation critique. Le pays n’a pas relancé la prospection gazière et pétrolière, malgré la perspective de devenir propriétaire du pipeline algérien en 2027. Mais pour en faire quoi alors?
L’Algérie consolide sa stratégie d’exportation énergétique directe vers l’Europe, en privilégiant le gazoduc Medgaz reliant ses gisements à l’Espagne, sans passer par le territoire tunisien. Parallèlement, le projet de gazoduc transsaharien (TSGP), destiné à acheminer le gaz nigérian via le Niger jusqu’au marché européen, connaît une phase de relance. Là encore, le tracé contourne la Tunisie, renforçant l’idée d’un axe énergétique qui marginalise notre pays dans les grandes routes d’approvisionnement vers l’Europe.
Dans l’attente, il faut rappeler que l’Algérie ne fait pas de cadeaux à la Tunisie-sauf peut-être l’exportation des migrants africains illégaux vers nos frontières-la facture énergétique, elle, reste indexée sur les cours mondiaux, aggravant la fragilité budgétaire.
Sachant cela, il est quand même fort surprenant qu’aucune mesure d’urgence n’a été annoncée. Ni comité de crise, ni plan de continuité d’activité, ni stratégie pour anticiper une éventuelle pénurie de carburant, de céréales ou de médicaments.
Alors que l’Égypte plonge le Caire dans l’obscurité par des restrictions nocturnes et instaure le télétravail dans ses administrations, et que le Maroc procède à des ajustements successifs du prix des carburants pour contenir le choc, la Tunisie demeure immobile, comme suspendue dans l’attente, sans plan ni réaction.
Des décisions à contre-courant ?
Certaines politiques aggravent même la situation. Le covoiturage, qui pourrait réduire la consommation de carburant, reste sanctionné par des amendes allant de 600 à 700 dinars. Le télétravail, qui aurait pu limiter les déplacements, n’est pas encouragé.
La Banque centrale, de son côté, promulgue les circulaires restreignant les importations de biens de consommation, y compris des produits courants. Les voitures, par exemple, deviennent pratiquement inaccessibles sans crédit bancaire, tandis que le Parlement autorise paradoxalement l’importation de véhicules anciens. Ces contradictions nourrissent une impression de gestion fragmentée et populiste, loin des impératifs d’une crise systémique.
L’urgence d’un plan de continuité
Face à une telle situation, la mise en place d’un comité de crise apparaît indispensable. Il s’agirait non seulement de gérer l’approvisionnement énergétique, mais aussi d’anticiper les effets en cascade sur l’économie : inflation, pénuries, ralentissement de l’activité industrielle et commerciale.
Un plan de continuité d’activité (PCA) devrait définir des mesures immédiates :
- Encourager le covoiturage et le télétravail pour réduire la consommation.
- Réviser la fiscalité énergétique afin de lisser l’impact sur les ménages et les entreprises.
- Relancer la prospection gazière et pétrolière pour réduire la dépendance.
- Diversifier les sources d’approvisionnement, y compris par des accords régionaux.
Une passivité inquiétante
Le véritable problème, au-delà des conséquences de la guerre, réside dans la passivité institutionnelle. Alors que les pays voisins réagissent, la Tunisie semble considérer que la crise ne la concerne pas. Cette inertie risque de transformer une difficulté conjoncturelle en crise structurelle, avec des effets durables sur le tissu économique et social.
La question reste ouverte : la décision de la Banque centrale de Tunisie visant à réduire les importations sera-t-elle une solution, ou bien, comme les lois sur les chèques ou sur le travail intérimaire, risque-t-elle d’entraîner la disparition de commerces et de petites entreprises de services, aggravant encore la crise économique et sociale ?
ABA
EN BREF
- Baril record : Le Brent à 141,37 $, impactant le budget tunisien à hauteur de 164 millions de dollars par dollar de hausse.
- Facture salée : Un déficit imprévu de 7 milliards de dinars dû à l’écart entre le prix réel et les prévisions.
- Marginalisation : Les grands projets gaziers (Medgaz, TSGP) contournent désormais la Tunisie.
- Inertie publique : Absence totale de cellule de crise ou de mesures de sobriété (télétravail, covoiturage).
- Risque systémique : Menace de pénuries de produits essentiels (carburants, céréales, médicaments).


