Par Abdelbasset Essammari 
 
 
Si la période est exceptionnelle… alors une révolution législative devient une nécessité pour libérer les finances publiques et restaurer la souveraineté économique

Monsieur le Président de la République,

Depuis le 25 juillet, vous avez porté des slogans qui sont devenus l’emblème d’une nouvelle étape politique en Tunisie : lutte contre la corruption, révolution législative, autonomie nationale et défense de la souveraineté.

Ces principes constituent indéniablement les fondements de l’État moderne. Car un État incapable de protéger ses finances publiques, de moderniser ses lois, de mobiliser ses propres ressources ou de préserver l’indépendance de ses décisions économiques, ne peut espérer atteindre un développement durable, quelles que soient la sincérité de ses intentions.

Or, la réussite d’un projet national ne se mesure pas à la force des slogans, mais à la capacité de les transformer en résultats tangibles, perceptibles par le citoyen et reflétés dans la solidité de l’économie et la pérennité des finances publiques.

La Tunisie est aujourd’hui à un stade où les réformes partielles et les solutions traditionnelles ne suffisent plus.

La dette publique : une question de souveraineté

La dette publique a atteint un niveau qui impose de la considérer comme une question de souveraineté nationale avant d’être un simple indicateur financier.

Selon les données du ministère des Finances, la dette de l’État représente 82,1 % du PIB. Mais si l’on inclut l’ensemble des engagements publics, elle dépasse, selon mes estimations, 125 % du PIB.

Le danger ne réside pas seulement dans le volume de la dette, mais dans sa dynamique :

• Le service de la dette (capital et intérêts) absorbe près d’un tiers du budget de l’État.
• Les intérêts seuls dépassent, pour la sixième année consécutive, les crédits d’investissement public.
• Les liquidités circulant hors du système bancaire atteignent 29 milliards de dinars, privant l’économie organisée d’une part essentielle de l’épargne nationale.
• Le déficit énergétique représente plus de la moitié du déficit commercial et menace désormais l’équilibre budgétaire.

Ces indicateurs imposent une véritable révolution législative et économique.

Les solutions : une révolution législative en six réformes majeures

Je ne crois pas que la Tunisie puisse sortir de cette impasse par davantage d’impôts, de rigueur ou d’emprunts. Le véritable remède consiste à réduire le poids réel de la dette publique.

La Tunisie dispose des ressources juridiques, économiques et institutionnelles nécessaires pour réduire la dette d’un quart à un tiers en quelques années, sans compromettre sa souveraineté ni recourir à une austérité sociale sévère.

Les six réformes proposées :

1. Un code national de compensation des dettes : mettre fin aux dettes croisées entre institutions publiques et privées, libérer des milliards bloqués et améliorer la liquidité sans nouvel emprunt.
2. Un vaste cadastre et la numérisation des propriétés : transformer les biens non enregistrés ou inutilisés en richesse productive et élargir la base fiscale.
3. La réforme du système de subventions : passer du soutien des prix au soutien direct des citoyens, réduire le gaspillage et le détournement.
4. Une révolution énergétique nationale : investir massivement dans les énergies renouvelables, lever les obstacles administratifs et faire de la sécurité énergétique une priorité nationale.
5. La création d’une Banque postale d’investissement : mobiliser l’épargne nationale via le réseau postal et financer les PME.
6. La réintégration de la masse monétaire dans le circuit économique : généraliser les paiements numériques, limiter les transactions en espèces et renforcer l’inclusion financière.

Si ces mesures s’avéraient insuffisantes, une réémission de la monnaie nationale pourrait être envisagée dans un cadre légal transparent, comme instrument exceptionnel pour une période exceptionnelle.

Pour une souveraineté économique réelle

La lutte contre la corruption ne sera complète qu’avec la libération de l’État du gaspillage financier.
La révolution législative ne sera réelle qu’en levant les entraves qui empêchent l’économie de créer de la richesse.
L’autonomie nationale ne se concrétisera qu’en mobilisant les ressources internes et en transformant l’épargne en investissement.
La souveraineté nationale ne sera pleine que lorsque l’État cessera de consacrer une part croissante de son budget au service de la dette au détriment de l’avenir de ses citoyens.

Je n’appelle pas à des réformes pour améliorer le classement de la Tunisie dans les rapports internationaux, mais à un projet national visant à reconstruire les finances publiques sur des bases saines, afin que l’État retrouve sa capacité d’investir, que l’économie retrouve sa dynamique de croissance et que le citoyen retrouve confiance en l’avenir.

L’histoire retiendra non pas le nombre de lois adoptées, mais leur capacité à libérer la Tunisie du fardeau de la dette et à ramener la dette publique à des niveaux sûrs : moins de 80 % du PIB dans un premier temps, puis en dessous de 50 % d’ici 2030.

C’est, à mon sens, la véritable révolution législative que la Tunisie attends.

Dr Abdelbasset Essammari