
Un système asymétrique : l’agriculteur, premier maillon sacrifié
L’opinion publique pointe souvent du doigt l’éleveur face à la flambée du prix des moutons. Pourtant, la réalité économique du secteur révèle une tout autre dynamique. Le président de l’Union tunisienne des agriculteurs, Méidani Dhaoui, a formellement rappelé que l’agriculteur subit de plein fouet les dysfonctionnements du marché.
Pendant de longs mois, les producteurs supportent l’intégralité des risques opérationnels et financiers. L’entretien des brebis et l’explosion des coûts de l’alimentation du bétail pèsent lourdement sur la trésorerie des exploitations. Au bout de ce cycle de production éprouvant, les éleveurs se voient contraints de céder leurs bêtes en concédant une marge bénéficiaire dérisoire. Ce constat met en lumière une répartition de la valeur profondément injuste au sein de la filière ovine tunisienne.
L’emprise des “Gachara” : la captation de la valeur par les intermédiaires
Le véritable nœud du problème réside dans la prolifération des circuits informels et le rôle prépondérant des spéculateurs, localement appelés « Gachara ». Selon l’organisation syndicale, la grande majorité du cheptel échappe aux mains des agriculteurs un à deux mois avant la célébration de l’Aïd.
Cette transition précoce vers les intermédiaires marque le début d’une spéculation agressive. En contrôlant l’offre durant la phase critique précédant la fête, ces commerçants dictent leur loi et influencent artificiellement les cours. Sans avoir assumé les risques de l’engraissement ni les coûts de production à long terme, ils parviennent à capter l’essentiel de la valeur ajoutée, déconnectant le prix final de la réalité économique des campagnes.
- Prix Mouton Aïd Tunisie 2026 : Chronique d’un fiasco au marché de Saïda
- Moutons de l’Aïd en Tunisie : entre hausse des prix, inflation et attachement à la tradition
- L’Aïd al-Adha à l’épreuve de l’hyperinflation : Quand le sacré se heurte à la réalité du marché
Pénurie de cheptel et urgence d’une rationalisation des achats
À cette crise de la répartition s’ajoute un facteur structurel majeur : une baisse notable du cheptel national par rapport aux années précédentes. Cette raréfaction de l’offre aggrave mécaniquement les tensions inflationnistes. Face à ce scénario, les comportements de panique ou d’achat compulsif sur les réseaux sociaux ne font qu’alimenter la bulle spéculative.
Pour contrer cette dérive, une rationalisation des comportements d’achat s’impose. Le salut du consommateur réside dans un retour aux circuits courts et officiels, tels que les marchés hebdomadaires traditionnels et les « Rahba ». De plus, l’alignement psychologique sur les prix de la viande de boucherie — plafonnés à 60 dinars — peut servir de boussole pour éviter les arnaques. À l’aube des versements des salaires, la vigilance est de mise pour ne pas abandonner définitivement le marché aux mains des spéculateurs.
EN BREF
- Victimes systémiques : L’éleveur tunisien subit les coûts d’alimentation sans bénéficier de la hausse des prix finaux.
- Rôle des “Gachara” : Les intermédiaires captent la valeur en rachetant le cheptel un à deux mois avant l’Aïd.
- Profits disproportionnés : Les gains des spéculateurs oscillent entre 300 et 500 dinars par tête de bétail.
- Crise de l’offre : Une baisse significative du cheptel national accentue la pression inflationniste sur le marché.
- Bouclier tarifaire : Les autorités préconisent les circuits traditionnels (« Rahba ») et le repère de 60 DT/kg chez les bouchers.


