Image IA

La Tunisie a officiellement lancé la préparation du budget de l’État pour 2027. L’annonce, faite le 14 avril 2026, s’inscrit dans une volonté affichée d’arrimer l’action publique au Plan de Développement 2026‑2030. Mais ce plan demeure invisible, tandis que les données budgétaires ne sont plus publiées depuis quatre mois. Comment bâtir un budget crédible sans hypothèses macroéconomiques, sans cadrage annuel et sans visibilité sur l’exécution de la loi de finances en cours ? L’État semble avancer à vue au risque de fragiliser davantage sa légitimité économique.

Ce n’est pas nouveau !

La circulaire de la présidence du gouvernement a donné le signal : ministres, secrétaires d’État, gouverneurs et partenaires sociaux sont appelés à préparer le budget 2027. L’intention est louable : replacer la planification au cœur de la décision publique, renouer avec une logique de cohérence entre vision sur 4 ans et programmation annuelle, et inscrire les arbitrages budgétaires dans une trajectoire de développement.

Mais un élément essentiel manque : le Plan de Développement 2026‑2030 n’a jamais été publié. Aucun document consolidé ne figure sur les sites de l’INS ou de l’Institut tunisien de compétitivité.

Seuls circulent des guides méthodologiques :

  • Guide d’élaboration du plan de développement local,
  • Guide d’élaboration des rapports de politiques publiques,
  • Fiche projet,
  • mais aucune vision stratégique, aucun chiffrage, aucune trajectoire annuelle.

Se basant sur des communiqués de presse publiés par le Premier ministère, nombre de médias ont parlé du plan de développement dans ses grandes orientations à savoir plus d’inclusion sociale, plus de justice entre les régions, plus de production et d’investissements dans les énergies renouvelables mais rien de précis, de clair !

Pour nombre d’experts économiques si ce plan existe, il est gardé sous silence, s’il n’existe pas, s’en référer sans plus de précisions, relève d’une opacité injustifiée.

Dans les deux cas, la crédibilité institutionnelle est atteinte. Un budget ne peut être aligné sur un plan que si ce plan existe dans les moindres détails, s’il est public et s’il fournit les hypothèses nécessaires à la construction des équilibres macroéconomiques.

L’exigence d’un cadrage annuel : un vide préoccupant

L’élaboration d’un budget annuel à partir d’un plan sur 4 ou 5 ans, repose sur une mécanique précise qui consiste à décliner des objectifs stratégiques en tranches opérationnelles et financières annuelles, tout en calibrant les agrégats macroéconomiques pour assurer l’équilibre et la viabilité des finances publiques.

Cela implique un ensemble d’hypothèses annuelles, indispensables pour projeter les recettes, les dépenses, l’endettement et les besoins de financement. Or, aucune de ces hypothèses n’a été rendue publique pour 2027.

Le cadrage macroéconomique, première étape de la préparation budgétaire, devrait actualiser les objectifs du plan en fonction de la conjoncture. Il devrait préciser la croissance attendue, le PIB nominal, la contribution sectorielle, l’évolution de la demande intérieure et des exportations.  Le taux de croissance du PIB est l’hypothèse centrale pour estimer la dynamique des rentrées fiscales. Sans cette donnée, aucune prévision de recettes n’est fiable.

Les hypothèses de finances publiques devraient également être publiées : niveau des recettes fiscales, élasticité de l’impôt à la croissance, déficit cible, besoins de financement, service de la dette. Le solde budgétaire détermine l’effort d’emprunt ou de rigueur budgétaire nécessaire ». Là encore, aucune indication n’a été fournie.

Les hypothèses exogènes — prix du Brent, prix des céréales, taux d’intérêt internationaux, taux de change — sont déterminantes pour un pays importateur net. Elles conditionnent le budget de compensation, le coût de la dette et la balance commerciale. Le cours des matières premières impacte lourdement le budget de subvention. Pourtant, aucune hypothèse n’a, également, été communiquée.

Enfin, les indicateurs sociaux et monétaires — inflation, chômage, masse salariale, masse monétaire — devraient être intégrés dans le cadrage. Le taux d’inflation est essentiel pour évaluer la hausse des dépenses de fonctionnement. Là encore, silence.

Un budget sans hypothèses est un budget sans colonne vertébrale.

Une transparence budgétaire en panne

À cette absence de cadrage s’ajoute un problème plus grave encore : l’opacité sur l’exécution du budget en cours. Le ministère des Finances est tenu de publier mensuellement les résultats provisoires. Or le dernier rapport remonte à décembre 2025. Depuis, aucune donnée pour janvier, février, mars ou avril 2026.

Cette carence n’est pas technique : elle est structurelle. Sans données d’exécution, il est impossible de calculer correctement le PIB, d’estimer la consommation via la TVA, d’évaluer les recettes fiscales ou de projeter les équilibres budgétaires. La publication du taux de croissance prévue le 15 mai reposera donc sur des bases fragiles, voire contestables.

La transparence budgétaire n’est pas un luxe. Elle est un pilier de la gouvernance publique. Le HCDH la classe parmi les cinq fondements de la bonne gouvernance. L’IITA rappelle qu’elle est la pierre angulaire du développement et de la confiance. Sans transparence, il n’y a ni contrôle citoyen, ni redevabilité, ni légitimité.

Des lois votées mais non appliquées : un appareil d’État paralysé

La loi de finances 2026 prévoyait une quinzaine de décrets d’application. Un seul a été publié : celui relatif à l’augmentation des salaires. Les autres dispositions sont gelées. Voter une loi sans en assurer l’exécution revient à neutraliser les réformes, à bloquer l’action publique et à miner la confiance des citoyens. L’État se prive lui‑même des outils qu’il a adoptés.

Cette inertie administrative révèle un dysfonctionnement profond : l’incapacité à transformer la décision politique en action opérationnelle. Un budget 2027 construit dans ces conditions ne peut qu’être théorique.

Des signaux économiques qui confirment l’urgence

Les indicateurs disponibles montrent une économie en décrochage. Les exportations, fin avril, n’ont pas atteint le tiers du montant prévu. L’inflation alimentaire reste à deux chiffres, malgré des annonces de baisse sur quelques produits. Le chômage demeure élevé, sans données actualisées ni stratégie de redressement.

Ces signaux convergent vers un même diagnostic : l’économie tunisienne manque de pilotage. Sans données, sans plan, sans hypothèses, l’État navigue à vue.

Un budget ne peut être crédible sans vérité

La préparation du budget 2027 se déroule dans un vide stratégique et informationnel. Pas de plan publié. Pas d’hypothèses macroéconomiques. Pas de données d’exécution. Pas de décrets d’application. L’opacité actuelle n’est pas une simple faille technique : c’est un déficit démocratique.

Un État qui ne publie pas ses données ne peut exiger la confiance. Un gouvernement qui invoque un plan invisible ne peut prétendre à la cohérence. Un budget construit sans hypothèses ne peut être crédible.

La transparence n’est pas un slogan : c’est la condition de la légitimité. Et la légitimité est la première ressource d’un pays en crise.

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Calendrier activé : L’État tunisien a officiellement ouvert le cycle de préparation du budget 2027 par le biais d’une circulaire gouvernementale émise le 14 avril 2026.
  • Plan fantôme : La circulaire exige l’alignement des finances publiques sur un Plan de Développement 2026-2030 dont le texte consolidé et chiffré demeure inédit et introuvable.
  • Rupture statistique : Le ministère des Finances n’a publié aucun rapport d’exécution budgétaire depuis décembre 2025, entraînant un vide d’information de quatre mois consécutifs.
  • Réformes gelées : Sur la quinzaine de décrets d’application prévus par la Loi de Finances 2026, seul le texte sur l’ajustement des salaires a été publié, bloquant les autres réformes sectorielles.
  • Signaux d’alarme : À fin avril 2026, la conjoncture affiche un fléchissement des exportations sous la barre du tiers des prévisions et une inflation alimentaire persistante à deux chiffres.