
Chronique d’un fiasco logistique annoncé à La Manouba
Dès l’aube ce jeudi 21 mai 2026, l’espace d’ordinaire ultra-encadré de Saïda, dans le gouvernorat de La Manouba, a basculé dans une tension extrême. Venus par centaines, parfois pour la quatrième journée consécutive dès 5 heures du matin, les citoyens ont fait face à des grilles closes et, surtout, à un vide d’offre sidérant.
Pour une demande estimée à plus de 5.000 visiteurs, le site n’a été approvisionné qu’avec une misérable dotation d’environ 70 moutons en début de journée, poussant le total global à peine à 200 têtes.
Face à cette pénurie critique, les mécanismes de sécurité ont volé en éclats. Des jeunes ont escaladé les clôtures périmétriques tandis que des passe-droits flagrants étaient dénoncés par la foule. Plusieurs témoins ont rapporté l’accès d’individus par les portes administratives bien avant l’ouverture officielle, ressortant du site le cheptel déjà acquis, en l’absence totale de contrôle.
L’impossible équation financière : 2 500 dinars le mouton pour 800 dinars de salaire
Cette faillite organisationnelle exacerbe une réalité économique devenue insoutenable pour les Tunisiens. Sur le papier, les prix de référence au kilo vif affichent une grille dégressive : 27 dinars (moins de 45 kg), 25,8 dinars (45 à 65 kg) et 23,8 dinars (plus de 65 kg). Dans la réalité du marché, les bêtes disponibles oscillent entre des poids légers vendus à 800 dinars et des pièces de 89 kg culminant à 2 040 dinars.
Pour les Tunisiens de retour de l’étranger, le constat est sans appel : les prix des moutons en Tunisie figurent désormais parmi les plus élevés du monde arabe. Avec un coût moyen théorique frôlant les 900 euros (environ 2 500 dinars) face à un salaire moyen de fonctionnaire bloqué à 800 dinars, le fossé est abyssal.
L’achat rituel requiert désormais un endettement bancaire lourd ou le secours de la diaspora, transformant la célébration religieuse en un traumatisme psychologique et financier.
Les circuits courts parallèles : Quand les courtiers court-circuitent l’État
Interrogé sur ce désalignement flagrant, un responsable technique du groupement de gestion — associant le Groupement interprofessionnel des viandes rouges et du lait (GIVLAIT), l’Office de l’élevage et des pâturages (OEP) et l’Office des terres domaniales (OTD) — a tenté de justifier cette paralysie.
Le site, pensé comme un espace « modèle » pour imposer des prix de référence concertés, souffre d’un boycott systémique de la part des éleveurs privés.
Attirés par les liquidités immédiates et des tarifs supérieurs, les producteurs des régions de Monastir, El Fahs ou Siliana préfèrent vendre directement à la ferme. Ils alimentent ainsi un réseau parallèle de courtiers et d’intermédiaires.
Ces derniers capturent l’offre à la source, contournent les balances officielles et les registres d’acheteurs obligatoires mis en place par l’État, et spéculent en revendant jusqu’à trois têtes par personne à des prix prohibitifs en périphérie des marchés.
Vers des sanctions administratives : L’État sommé de reprendre le contrôle
Face au tollé général et aux preuves d’infractions — notamment l’intrusion documentée d’une personne par l’entrée administrative —, la direction du groupement a promis de transmettre un rapport d’incident à l’autorité de tutelle. Des sanctions administratives ont été promises à l’encontre de tout agent public impliqué dans ces réseaux de favoritisme, complétées par des interdictions d’accès pour les contrevenants civils.
Cependant, pour les consommateurs exténués de la « ferme de Saïda », ces promesses de régulation a posteriori ne suffisent plus. Les citoyens réclament une refonte globale de l’interventionnisme d’État, exigeant un approvisionnement direct et contraignant des points de vente pour briser le monopole des spéculateurs et redonner à l’Aïd sa dimension d’accessibilité populaire.
EN BREF
- Chaos généralisé : Le point de vente modèle de Saïda (La Manouba) a été le théâtre d’émeutes et d’intrusions illégales ce jeudi 21 mai 2026.
- Pénurie critique : À peine 200 moutons ont été mis en vente pour faire face à une affluence record de plus de 5 000 citoyens.
- Spéculation sauvage : Des intermédiaires contournent les circuits officiels en rachetant le bétail directement à la ferme à Siliana, El Fahs et Monastir.
- Fossé économique : Le prix maximum observé a atteint 2 040 DT (pour 89 kg), rendant l’achat impossible pour un fonctionnaire au salaire moyen de 800 DT.
- Promesse de sanctions : Les autorités annoncent des enquêtes internes suite à des soupçons de favoritisme et d’accès frauduleux avant l’ouverture.


