
Mardi 12 courant, l’IACE a organisé, à son siège, la 10e édition du Tunisia Economic Forum (TEF). L’évènement avait pour thème : « La réforme des circuits de distribution ». Il s’agit précisément des circuits des produits agricoles, des viandes et des produits de la mer.
Le sujet, qui touche au pouvoir d’achat et à l’export, et par conséquent à la croissance économique, est d’intérêt national. Outre qu’il est de grande actualité, en ce moment où l’inflation fait de la résistance. Rappelons que l’INS, dans sa traque de l’inflation sous-jacente, montre l’impact sur les prix à la consommation de l’envolée des produits frais et des viandes ovines.
Réhabiliter le système et rendre les recommandations opérables était l’esprit du débat qui s’en est suivi, afin de parvenir à une chaîne de valeur intégrée et performante. Favoriser la multiplication des marchés de gros est-ce la réponse aux urgences du moment ?
Un circuit hybride dominé par l’informel
Comme à l’accoutumée, l’évènement a accueilli de nombreux responsables du public ainsi que du privé. On a également enregistré la participation de députés, d’experts et d’opérateurs, de même que des représentants de fédérations. Mais point de groupements professionnels.
Des études ont été exposées, certaines illustrées par de courts métrages. Le rapport de l’IACE confirme le poids majeur des circuits non organisés dans la distribution des produits agricoles. Il souligne notamment que le secteur informel représente une part très élevée de la valeur ajoutée marchande dans l’agriculture, estimée à plus de 89 %. Cette situation révèle les fragilités de la chaîne de valeur et la nécessité d’une réforme en profondeur des circuits de distribution.
Cette situation présente plusieurs inconvénients. Elle prive l’État de rentrées fiscales, pénalise les consommateurs du fait de la volatilité des prix et n’assure pas un approvisionnement régulier des marchés, causant parfois des pénuries. Ceci empêche le libre jeu des lois du marché. Ajoutons qu’elle brouille les pistes entre les stocks régulateurs et les stocks spéculatifs.
La structure dominante dans le pays pour le négoce des produits agricoles, notamment maraîchers, est le réseau des marchés de gros dont la SOTUMAG (Marché de Gros de Bir El Kassaa), ainsi que quelques autres marchés dans certaines villes de l’intérieur du pays. Quelques centrales d’achat interviennent également, notamment dans la grande distribution.
Naturellement, les passerelles entre agriculture et agro-industrie demeurent quelque peu chaotiques. Le grand mal réside dans le fait que le secteur agricole et la filière agro-industrielle ne sont pas intégrés de manière efficace. Comment sortir de l’ornière ?
Une chaîne de valeur en mal de gouvernance
À quoi attribuer le déficit actuel de gouvernance des circuits de distribution ? Il faut tenir compte de plusieurs éléments factuels. Les mauvaises habitudes ayant la peau dure, la tendance au fardage persiste. Autrefois, la marge des distributeurs était faible, autour de 15 %. Les commerçants achetaient alors des quantités bon marché et d’autres de premier choix, puis les mélangeaient. Bien entendu, c’est le consommateur qui en faisait les frais.
Trop d’opérateurs interviennent tout au long de la chaîne de valeur. Cette dispersion fait que l’interfaçage entre les ordonnateurs, c’est-à-dire les distributeurs, et les producteurs n’est pas optimal. Il n’existe donc pas de véritable concertation entre les deux extrémités de la chaîne. Cela donne lieu à des écarts pénalisants entre l’offre et la demande.
On peut surproduire un légume ou un fruit pendant une saison, puis tomber dans le travers inverse à un autre moment. Cette situation fait valser les prix ainsi que les revenus des petits paysans. L’atomicité des propriétés agricoles n’arrange rien.
Les petits producteurs, n’étant pas répertoriés dans une base de données nationale, sont privés de visibilité. Ils ne constituent donc pas des interlocuteurs pour les grandes structures d’achat. Dans le même temps, ne participant pas à une véritable cartographie de production, ils se trouvent exclus des financements bancaires.
Tout concourt à rendre l’ensemble de la chaîne incohérent, conduisant aux distorsions que l’on connaît.
Les marchés de gros face aux circuits courts
Faire revenir massivement les producteurs vers les marchés de gros constitue une piste plausible. Encore que les pays développés privilégient davantage les centrales d’achat et les circuits courts, notamment via les coopératives et autres consortiums.
Au Royaume-Uni, moins de 10% des flux sont traités dans les marchés de gros. En France, Marché International de Rungis est en perte de vitesse sous l’assaut des centrales d’achat. La situation est similaire en Espagne et en Italie.
Même dans l’hypothèse où notre situation laisse encore du champ aux marchés de gros, les experts estiment qu’il convient de revoir à la baisse leurs prélèvements. Dans ces aires marchandes, 16 % de charges sont prélevées, ce qui alourdit la structure des prix.
Par ailleurs, soutiennent les experts fiscaux, il existe 16 natures d’impôts dans le circuit de distribution. Il serait plus efficace de soumettre les intervenants à un régime simplifié autour de la TVA.
Un diagnostic jugé incomplet
Le débat lors du TEF a été panoramique. Le benchmark a été d’une vaste étendue et les plans de développement de la chaîne visent à assurer une stabilité des prix ainsi qu’un passage à un véritable effet d’échelle.
On peut regretter toutefois que les expériences internationales étudiées n’aient pas tenu compte du modèle hollandais. De notre point de vue, ce dernier demeure le plus évolué. Répertoriant la majorité des producteurs et autres négociants, il a permis de traiter les transactions selon un modèle quasi boursier.
Rappelons également que les exportations agricoles hollandaises ont atteint, en 2024, 129 milliards d’euros, pour un total d’exportations européennes avoisinant les 238 milliards. C’est dire à quel point le modèle est performant.
Par ailleurs, nous déplorons que l’expérience nationale des coopératives de services agricoles initiée sous Ahmed Ben Salah ait été passée sous silence. On ne peut jeter le bébé avec l’eau du bain. L’expérience collectiviste a mal tourné, certes, mais les coopératives organisent efficacement le monde agricole, surtout lorsqu’il est atomisé.
Rappelons également que le réseau des caisses locales de crédit mutuel, absorbé à un certain moment par Banque Nationale Agricole, a constitué un impressionnant levier de financement du secteur agricole.
Dommage également qu’aucun rappel de l’expérience de la STIL, pionnière de la transformation industrielle et du conditionnement, n’ait été mentionné.
Cependant, nous considérons que ces omissions ou oublis n’ont pas entamé la qualité ni le rendement du débat.
Ali DRISS
EN BREF
- Prédominance de l’informel : 75 % des produits agricoles transitent par des circuits parallèles, contre seulement 25 % dans le circuit organisé.
- Pression inflationniste : L’envolée des prix des produits frais et de la viande ovine constitue le principal moteur de l’inflation sous-jacente en Tunisie.
- Lourdeur fiscale : Le secteur de la distribution est grevé par 16 natures d’impôts différentes et 16 % de prélèvements sur les marchés de gros.
- Déficit de données : L’absence d’une base de données nationale des petits producteurs bloque leur accès aux financements bancaires et aux grandes centrales d’achat.
- Pistes de réforme : Les experts préconisent une simplification fiscale via un régime basé sur la TVA et le développement de circuits courts inspirés des benchmarks internationaux.


