« La logistique ne permet pas de gagner une guerre, mais sans elle, on les perd toutes. » La citation est du Capitaine Brian Raggenbach et elle est souvent invoquée pour souligner la nécessité des chaînes d’approvisionnement. En Tunisie, longtemps reléguée au second plan, la question des circuits de distribution agricoles et halieutiques s’impose aujourd’hui comme l’un des chantiers stratégiques de l’économie nationale.

Entre diagnostic sévère, ambitions institutionnelles et feuille de route structurée, l’IACE, qui a organisé mardi 12 mai 2026 une rencontre consacrée à cette thématique, place cette réforme au cœur de la compétitivité, du pouvoir d’achat et de la souveraineté alimentaire. La modernisation annoncée ne pourra réussir qu’à une condition : transformer un système qui, depuis des décennies, perd plus de valeur qu’il n’en crée.

En ouvrant la 10ᵉ édition du Tunisia Economic Forum, le président de l’IACE, Amine Ben Ayed, a rappelé une vérité simple mais souvent négligée : « Une économie perd rarement sa richesse au moment où elle produit. Elle la perd souvent dans la manière dont elle organise la circulation de cette production. » Cette phrase résume l’enjeu central du Forum : comprendre comment les circuits de distribution, censés fluidifier l’échange entre producteur et consommateur, sont devenus un espace de désordre, d’opacité et de pertes.

Lors de l’édition du 12 mardi 2026, l’IACE a proposé une architecture complète de transformation des circuits de distribution, articulée autour d’un diagnostic rigoureux et d’une vision intégrée. Car la distribution n’est pas un sujet technique. Elle touche au pouvoir d’achat, à la compétitivité, à la sécurité alimentaire et à la cohésion économique du pays.

Un système qui détruit de la valeur : l’héritage d’un déséquilibre structurel

Les constats sont sévères. Selon l’étude de l’IACE, près de 50 % des échanges agricoles passent par des intermédiaires informels. Cette domination de l’ombre entraîne une série de distorsions : fragmentation des marchés, absence de traçabilité, évasion fiscale massive, spéculation et volatilité des prix et affaiblissement de la capacité de régulation de l’Etat.

Les infrastructures, elles, témoignent d’un système à bout de souffle : abattoirs dégradés, marchés de gros vieillissants, gestion municipale sans expertise technique, absence totale de systèmes informatiques de suivi. Le résultat est connu : le producteur peine à vivre de son travail, le consommateur subit une pression continue sur les prix, et l’État perd en efficacité comme en légitimité.

Pourquoi la distribution est la clé du prix final

Les intervenants lors du séminaire IACE le rappellent avec force : la distribution est un levier déterminant dans la formation du prix. Les circuits courts réduisent les marges intermédiaires, l’optimisation logistique réduit les coûts de transport, la baisse du stockage limite le gaspillage, et le numérique fluidifie les transactions tout en renforçant la transparence.

Dans un contexte inflationniste, cette dimension devient cruciale. La Tunisie ne pourra pas protéger durablement le pouvoir d’achat sans réorganiser la manière dont les produits circulent. La réforme des circuits n’est donc pas un luxe : c’est une condition de stabilité économique.

« Une économie perd rarement sa richesse au moment où elle produit. Elle la perd souvent dans la manière dont elle organise la circulation. » — Amine Ben Ayed.

Un cadre légal en mutation, mais une exécution incertaine

Pendant près de trois décennies, le secteur a été régi par la loi de 1994, figée et inadaptée. Le décret n°47 de 2022 marque une rupture : déclaration obligatoire d’activité, digitalisation progressive et sanctions renforcées.

Mais la question demeure : l’État dispose-t-il des moyens humains et techniques pour appliquer ces nouvelles règles ? La facturation électronique, expérimentée depuis 2016, illustre ce défi. Son extension suppose une infrastructure numérique robuste et une adhésion des acteurs locaux. Or, une partie des petits producteurs et commerçants reste éloignée du digital. Le risque est réel de voir une fracture s’installer entre acteurs modernisés et acteurs marginalisés.

Entre discours, mesures coercitives et réalité du terrain, le gap est de plus en plus grand !

Appel de l’IACE à des réformes structurelles profondes !

La rencontre organisée par l’IACE propose une véritable architecture de transformation, pensée comme un projet national.

Ce que l’Institut a mis mardi passé sur la table n’est pas un simple rapport sectoriel. C’est une lecture systémique d’un problème longtemps morcelé entre administrations, collectivités et acteurs privés. L’Institut rappelle que les circuits de distribution ne sont pas une succession de marchés, d’abattoirs ou de routes logistiques : ils forment un écosystème, dont chaque faille — juridique, organisationnelle, sanitaire, numérique — finit par fragiliser l’ensemble de l’économie réelle.

L’approche préconisée se distingue par sa capacité à articuler trois dimensions que l’État a souvent traitées séparément. Il s’agit de la modernisation du cadre légal, la professionnalisation des infrastructures, et la transformation des pratiques économiques.

L’Institut ne parle pas seulement de réhabiliter des bâtiments ou de digitaliser des procédures. Il appelle à la réhabilitation de la confiance et à la reconstruction d’un lien économique entre producteurs, intermédiaires, institutions et consommateurs. Des circuits de distribution efficients sont l’expression d’une vision de souveraineté alimentaire, de justice économique et de transparence.

En proposant un Code spécifique aux circuits commerciaux, l’IACE cherche à sortir d’un empilement de textes obsolètes pour instaurer un cadre lisible, cohérent, capable de soutenir une économie moderne. En défendant des concessions longues basées sur des indicateurs de performance, il introduit une culture de responsabilité et de résultats dans un secteur où l’opacité a longtemps été la norme. En appelant à l’intégration progressive de l’informel, il refuse l’approche punitive et privilégie une transition réaliste, fondée sur l’incitation, la formation et la reconnaissance des métiers.

« Près de 50 % des échanges agricoles passent par des intermédiaires informels. »

Le numérique au cœur de la réforme !

Mais c’est sans doute dans la dimension numérique que l’IACE marque le plus clairement son ambition. Le E‑Marché national n’est pas présenté comme un gadget technologique, mais comme un outil de transparence, de traçabilité et d’équité. Une manière de raccourcir la chaîne de valeur, de réduire les pertes, de fluidifier les échanges et de redonner du pouvoir aux producteurs comme aux consommateurs.

L’Institut ne se contente pas de proposer : il structure, hiérarchise, planifie. Sa feuille de route, étalée sur cinq ans, montre une compréhension fine des réalités tunisiennes : la réforme ne peut réussir que si elle avance par étapes, si elle associe les territoires, si elle s’appuie sur une gouvernance claire et si elle bénéficie d’un financement durable.

Les bénéfices attendus : souveraineté, équité, compétitivité

La réforme promet des gains majeurs. Pour l’État, un suivi en temps réel des prix, une lutte contre la spéculation plus efficace que les mesures de coercition, qui ont fait nombre de victimes, et la hausse des revenus fiscaux.

Pour les agriculteurs, une hausse des revenus grâce à la réduction des intermédiaires ainsi que le renforcement du pouvoir de négociation. Pour les consommateurs la baisse des prix de détail et une sécurité sanitaire renforcée et pour la société, lintégration des travailleurs de l’ombre ; – réduction de la corruption ; – cohésion territoriale.

« La logistique ne permet pas de gagner une guerre, mais sans elle, on les perd toutes. »

Une réforme possible… si les conditions d’exécution sont réunies

L’IACE identifie cinq prérequis essentiels : la volonté politique au plus haut niveau, équipe projet dédiée, engagement continu des parties prenantes, synergie entre équipe centrale et opérateurs locaux et communication agile et transparente.

Le risque majeur est clair : moderniser les infrastructures sans transformer les pratiques. Une réforme de cette ampleur touche à des intérêts établis, à des habitudes de marché et à la relation de confiance entre l’État, les opérateurs et les citoyens.

La réhabilitation des circuits de distribution n’est pas un chantier technique : c’est une refondation de la manière dont la Tunisie crée, protège et partage la valeur. Si l’État, les acteurs économiques et les territoires parviennent à avancer ensemble, cette réforme pourrait devenir l’un des piliers de la souveraineté alimentaire et de la cohésion économique du pays. Dans le cas contraire, elle restera une ambition suspendue, à l’image d’un système qui, depuis trop longtemps, perd plus qu’il ne produit.

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Constat critique : 50 % de la distribution agricole tunisienne est captée par l’informel.
  • Perte de valeur : L’inefficacité logistique est la cause première de l’inflation des produits frais.
  • Rupture légale : Le décret n°47 de 2022 impose la déclaration d’activité et la digitalisation.
  • Solution IACE : Création d’un E-Marché national pour assurer la traçabilité et l’équité.
  • Condition de succès : Une volonté politique forte pour transformer les pratiques, pas seulement les bâtiments.