A compter du 1er mai 2026, la Tunisie peut exporter, pendant deux ans,  vers la Chine, toutes sortes de marchandises avec une exemption totale  des droits de douane, voire  zéro droit de douane. Cette décision, a été annoncée, unilatéralement,  à la mi-février par le président chinois Xi Jinping lors du sommet de l’Union africaine. Avant l’annonce de cette mesure, , la Chine percevait des droits de douane moyens pondérés de 6,2% sur les produits importés de Tunisie, avec une  exception  pour les produits agricoles 27,2%.

Nous nous empressons de relever, ici, que la Tunisie n’est pas tenue de réciprocité envers Pekin. Autrement dit, elle n’aura pas besoin d’abaisser ses propres droits d’importation sur les produits en provenance de Chine.

Objectif  affiché : renforcer, à travers cet avantage accordé à l’ensemble des pays du continent africain dont la Tunisie,  les échanges commerciaux entre la Chine et le continent africain.

Objectif non dit : la chine aurait, à travers cette mesure dont les africains y voient de bonnes perspective économique pour le continent, des motivations essentiellement géostratégiques. La Chine entend occuper le terrain et distancer Washington, et l’Union européenne et la Russie dans cette région clé.

Sans nous tromper, nous pensons que la Chine, membre du BRICS, groupement capitaliste ultralibéral autant que les institutions de Bretton wood’s, n’a pas agi de la sorte, ni par pure philanthropie, ni de manière désintéressée. Elle projette, par le biais de cette mesure,  de renforcer ses investissements en Afrique en s’assurant de nouvelles parts des grands contrats d’infrastructures de plusieurs milliards de dollars grâce à la zone de libre échange continentale africaine (ZLECAF).

« Hisser les relations à un niveau supérieur via un partenariat stratégique. » (Ambassadeur Wan Li)

Le partenariat stratégique entre la Tunisie et la Chine sur une trajectoire ascendante

Dans le cas de la Tunisie, une chose est sure, cette mesure n’est pas le fruit du hasard. Elle s’inscrit, déjà, dans le cadre d’une tendance évolutive observée, ces dernières années, dans les relations tuniso-chinoises. Ces dernières « connaissent une dynamique ascendante, portée par une volonté commune de les hisser à un niveau supérieur », avait affirmé en janvier dernier l’ambassadeur de Chine en Tunisie, Wan Li, lors d’une interview accordée à la Radio nationale.

Située dans son contexte historique, cette nouvelle tendance de coopération s’inscrivait, selon le diplomate,  dans le prolongement de la visite effectuée en 2024 par le président Kaïs Saïed en Chine, à l’invitation de son homologue chinois.

Pour mémoire, au cours de cette visite, les relations bilatérales ont été promues en partenariat stratégique. Ce sont les Présidents des deux pays qui l’ont annoncé, un certain 31 mai 2024, à Pekin.

Depuis,  d’importants projets d’investissements sont lancés en Tunisie. Au nombre de ceux-ci, figurent le pont fixe de Bizerte (un investissement de 750 MDT), la rénovation du stade olympique d’El Menzah (430 MDT environ) …

Pour revenir à cette nouvelle mesure non négociée, elle constitue, indéniablement,  une grande opportunité pour la Tunisie en ce sens où elle va lui permettre de diversifier ses débouchés à l’export et d’écouler sur un grand marché comme la Chine, deuxième puissance économique mondiale après les Etats-Unis, ses produits miniers et de terroir (phosphate, gypse, huile d’olive, dattes…).

«La chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés»La question qui se pose dès lors est de savoir si la Tunisie serait en mesure d’exploiter à bon escient cette percée, au moindre coût, sur le marché sud-est asiatique. Autrement dit, la Tunisie est elle bien préparée pour en tirer le meilleur profit ? «La chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés», disait le philosophe chimiste français louis Pasteur.

Cette maxime laisse entendre que la réussite ne dépend pas uniquement de l’opportunité offerte, voire de la chance, mais aussi de l’état d’esprit et de la préparation du pays qui la saisit. Selon Pasteur, il faut être prêt mentalement et logistiquement pour saisir les opportunités et en tirer profit.

« La Chine est en 2025 le premier fournisseur de la Tunisie avec 12,9% du total des importations. »

L’impact sur la Tunisie devrait être modéré

Au regard de l’état des lieux, les statistiques sur les échanges  entre les deux pays ne sont pas encourageantes. Ces échanges  sont faibles. D’après les observateurs de l’économie tunisienne, l’impact sur la Tunisie devrait être modéré. Et pour cause. Ils estiment que «si la Chine est en 2025 le premier fournisseur de la Tunisie, avec environ 3,3 Milliards d’euros d’importations tunisiennes (12,9% du total), les exportations tunisiennes vers le marché chinois sont historiquement très faibles (environ 23 Millions d’euros ), soit 0,1% du total, selon l’INS),  faisant de la Chine un client marginal du pays (47ème position) ».

Comprendre : perçue dans  ces conditions, l’exonération des droits de douane ne devrait pas se traduire, selon les experts, par une hausse significative des ventes à court terme, et ce, pour une raison simple. La structure de l’appareil exportateur tunisien étant traditionnellement, très faiblement orienté vers le marché chinois et partant, vers le sud-est asiatique en général.

Réagissant à chaud à cette décision chinoise d’exonérer les produits tunisiens des droits de douane, médias et responsables tunisiens ont tendance à n’y percevoir qu’un futur  débouché pour l’huile d’olive tunisienne.

De notre point de vue, nous pensons qu’il y a là une perception fortement limitative dans la mesure où la Tunisie compte d’autres produits et services qui peuvent intéresser les consommateurs chinois. Il s’agit, entre autres, du tourisme, de produits de terroir tels que les dattes et les grenades, de produits miniers et chimiques (phosphate, gypse,…).

Il n’est pas besoin de rappeler que la focalisation sur l’huile d’olive est une fausse piste dans la mesure où l’huile tunisienne, de par son excellente qualité reconnue internationalement, n’a aucunement besoin de publicité pour se faire connaître en Chine. L’enjeu réside, uniquement, dans son conditionnement et dans la logistique de transport pour l’acheminer en Chine et dans le reste du sud est asiatique où elle est également prisée (Japon, Indonésie, Corée du sud, Malaisie…).

« La chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés. »

L’idéal serait…

L’idéal serait pour la Tunisie de mette à profit la pression que va exercer cette opportunité de percée du marché chinois sur le secteur productif tunisien, soit pour développer une nouvelle industrie locale des produits à exporter (usines de conditionnement d’huile d’olive, usines d’engrais chimiques et d’urée…), soit pour attirer des investisseurs chinois pour le développement et la valorisation de ressources naturelles tunisiennes avec un taux d’intégration en faveur de la Tunisie ( énergies renouvelables, gypse au sud du pays, phosphate au nord ouest…).

Dans cette perspective, la Tunisie jouit d’un atout majeur : son positionnement au milieu de la méditerranée et au carrefour de trois continents.

ABOU SARRA

EN BREF

  • Exemption totale : Zéro droit de douane sur les produits tunisiens vers la Chine jusqu’en 2028.
  • Asymétrie gagnante : Aucune réciprocité exigée ; la Tunisie maintient ses propres tarifs douaniers.
  • Déséquilibre à combler : La Chine est le 1er fournisseur mais seulement le 47ème client de la Tunisie.
  • Diversification : Nécessité de dépasser l’exportation brute d’huile d’olive vers les mines et le tourisme.
  • Enjeu Industriel : Transformer l’opportunité en hub de production pour le gypse, le phosphate et l’énergie.