CCITFLe bâtiment durable en Tunisie répond à une double urgence : réduire la consommation des ménages (75 % de l’électricité basse tension) et contrer la pénurie d’eau prévue pour 2030. Les solutions reposent sur le recyclage des eaux grises et un bonus de constructibilité de 10 % pour compenser les investissements écologiques des promoteurs.

Face à un stress hydrique sans précédent et une facture énergétique qui asphyxie l’économie, la Chambre tuniso-française de commerce et d’industrie a réuni ce 18 mai 2026 à Tunis les forces vives de l’immobilier et de la construction, sur le thème de “Quelle vision stratégique et innovations pour le bâtiment durable de demain?“. Entre transferts de technologies franco-tunisiens et signaux d’alarme des promoteurs locaux, le secteur cherche la formule magique pour financer sa transition écologique. Une certitude émerge : le statu quo réglementaire n’est plus une option.

Un partenariat franco-tunisien propulsé par l’innovation technologique

La transition vers la durabilité urbaine ne se fera pas en vase clos. Elle exige un brassage d’expertises dont la Tunisie se saisit déjà massivement. Jean-Philippe Guion, directeur du pôle bâtiment du groupe « Régis France », rappelle l’ancrage historique de cette coopération : la Tunisie constitue le deuxième contingent de visiteurs internationaux sur les grands rendez-vous parisiens de l’innovation du secteur.

Avec plus de 2 500 participants tunisiens représentant environ 10 % de l’audience internationale sur des salons phares comme Batimat (matériaux), Interclima (génie climatique et pompes à chaleur) ou les événements dédiés à la rénovation, les ingénieurs et architectes du pays affichent une volonté claire de capter les technologies de rupture. L’enjeu dépasse la simple veille technique : il s’agit de structurer des réseaux d’affaires capables d’importer des solutions éprouvées pour les adapter aux spécificités du tissu bâti national.

“L’objectif est de permettre aux compétences tunisiennes de découvrir les dernières innovations technologiques et de développer un solide réseau professionnel…” — Jean-Philippe Guion

Facture électrique et pénurie d’eau : L’équation de l’urgence absolue

Si l’accès à la technologie est un levier, la crise systémique locale en est le catalyseur. Le constat dressé par Hachemi Melliani, trésorier de la Chambre nationale des promoteurs immobiliers, est sans concession. L’immobilier résidentiel et commercial s’impose aujourd’hui comme le principal point de vulnérabilité énergétique de la nation, captant à lui seul 75 % de l’électricité basse tension. Une surconsommation qui aggrave structurellement le déficit énergétique national.

Plus alarmant encore, le spectre de la pénurie d’eau paralyse les projections urbaines. Les projections pour la Tunisie sont de nature géopolitique : la part annuelle d’eau par habitant, historiquement fixée à 500 m³, va s’effondrer à 315 m³ dès 2030, avant d’atteindre le seuil critique de la « véritable soif » à 225 m³ à l’horizon 2050. L’immobilier ne peut plus se contenter de bâtir des structures passives ; il doit devenir un producteur et un gestionnaire de ressources.

“Les problèmes sont aujourd’hui majeurs. Si nous n’agissons pas maintenant, nous le regretterons demain, d’autant plus que l’horizon 2030 approche rapidement.” — Hachemi Melliani

L’infrastructure circulaire : Le gisement inexploité des eaux grises

Face à cette trajectoire critique, des solutions techniques immédiates existent, mais elles se heurtent à l’absence de mécanismes incitatifs. C’est le cas du recyclage des eaux usées domestiques (eaux grises issues des douches et lavages) pour alimenter les circuits sanitaires. Les chiffres plaident d’eux-mêmes : l’intégration de ces systèmes de recyclage au sein d’un unique immeuble résidentiel permet d’économiser 2,5 millions de litres d’eau chaque année.

Rapporté à la dynamique de construction tunisienne — qui oscille entre 30 000 et 40 000 nouveaux logements par an —, la généralisation de cette technologie circulaire permettrait d’économiser des milliards de litres d’eau, soulageant ainsi des nappes phréatiques au bord de l’épuisement.

“Adopter rapidement une approche ‘gagnant-gagnant’ sans attendre de longs délais législatifs.” — Synthèse de la position des promoteurs.

Le deal “Gagnant-Gagnant” : Un bonus de 10 % de constructibilité pour débloquer le secteur

Pour transformer ces simulations en chantiers réels sans attendre les lourdeurs d’une refonte législative globale, les promoteurs immobiliers proposent un compromis pragmatique aux autorités : le pacte constructibilité-durabilité. Le principe repose sur un troc réglementaire immédiat. En contrepartie de l’intégration d’innovations à fort coût d’investissement (ascenseurs à haute efficacité énergétique, unités de traitement des eaux grises), l’État accorderait une bonification de 10 % des droits à bâtir.

Pratiquement, un projet initialement plafonné à une autorisation de 3 000 m² se verrait attribuer 3 300 m². Les 300 m² supplémentaires commercialisés permettraient de compenser intégralement les surcoûts liés aux exigences environnementales. Un mécanisme d’incitation purement économique qui préserve les finances publiques tout en engageant la Tunisie dans l’urbanisme post-carbone à l’horizon 2030.

EN BREF

  • Urgence 2030 : La Tunisie fait face à une crise énergétique et hydrique majeure, la dotation en eau par habitant devant chuter à 315 m³ en 2030.
  • Poids du résidentiel : Les ménages et grandes surfaces absorbent à eux seuls 75 % de l’électricité basse tension du pays.
  • Levier circulaire : Équiper un seul immeuble en système de recyclage des eaux grises permet d’économiser 2,5 millions de litres d’eau par an.
  • Coopération technologique : Les experts tunisiens représentent 10 % de l’audience internationale (2 500 visiteurs) des salons parisiens Batimat et Interclima.
  • Proposition choc : Les promoteurs réclament une augmentation de 10 % des droits de construire pour compenser financièrement l’installation d’équipements durables.