Mouton_Aid_Elkebir_2026ALe prix des moutons de l’Aïd en Tunisie connaît une hausse record, oscillant entre 1 200 TND et plus de 2 500 TND au marché de la Mnihla. Cette augmentation s’explique par l’explosion des coûts de l’alimentation animale, les sécheresses successives qui ont réduit le cheptel, et la contrebande de bétail vers la Libye et l’Algérie.

La « rahba » de la Mnihla : Le miroir d’une fracture sociale par les prix

Ce jeudi matin, l’effervescence habituelle du marché de la Mnihla a laissé place à une lourde atmosphère d’amertume et d’incompréhension. Pour des dizaines de citoyens venus dans l’espoir de perpétuer la tradition, la confrontation avec la réalité des prix a été d’une brutalité inédite. Le constat est sans appel : le mouton de l’Aïd, jadis symbole de partage, est devenu un produit de luxe inaccessible pour la classe moyenne et les ménages modestes.

Les dynamiques de prix observées sur le terrain confirment ce décrochage. Là où un budget de 1 000 dinars tunisiens (TND) permettait historiquement d’acquérir une bête de taille moyenne, cette somme s’avère aujourd’hui dérisoire, ne couvrant même pas l’achat d’un agneau.

Les tarifs planchers s’établissent désormais à 1 200 TND, tandis que les spécimens les plus robustes s’envolent au-delà des 2 500 TND. Pour de nombreuses familles, ce rituel exige désormais l’équivalent de deux mois de salaire, matérialisant ce que certains acheteurs décrivent avec dépit comme des « prix de vengeance » contre les plus démunis.

Le plaidoyer des éleveurs : La répercussion inévitable des coûts amont

Face à la colère légitime des consommateurs, les éleveurs et intermédiaires refusent d’endosser le rôle de spéculateurs. À la Mnihla, les opérateurs venus des régions intérieures, notamment de Siliana, opposent à la détresse des acheteurs la réalité comptable de leur exploitation. Selon eux, le prix final n’est que la résultante d’une inflation subie tout au long du cycle d’engraissement.

La hausse des coûts s’amorce dès l’achat des jeunes agneaux sur les marchés hebdomadaires régionaux. Elle est ensuite amplifiée par l’explosion des charges d’exploitation annuelles : flambée du prix des aliments pour bétail, hausse des produits vétérinaires, tarification de la main-d’œuvre et explosion du budget lié à l’approvisionnement en eau.

Pour les professionnels de la filière, les tarifs actuels ne relèvent pas d’une stratégie de maximisation des marges, mais d’une pure logique de survie financière visant à amortir les coûts de production et à éviter la faillite.

Sécheresse et contrebande : Les moteurs structurels d’une pénurie organisée

L’analyse macroéconomique de cette crise dépasse la simple dynamique de l’offre et de la demande saisonnière. Les experts sectoriels pointent du doigt des facteurs structurels majeurs, au premier rang desquels figure le stress hydrique chronique.

Les années consécutives de sécheresse en Tunisie ont dévasté les pâturages naturels, forçant les éleveurs à se tourner exclusivement vers des aliments industriels coûteux ou, dans le pire des cas, à liquider leur cheptel – y compris les femelles reproductrices – pour limiter leurs pertes directes.

À cette crise climatique s’ajoute une hémorragie commerciale aux frontières. La contrebande active vers l’Algérie et la Libye assèche littéralement le marché tunisien. Disposant d’un pouvoir d’achat supérieur grâce à des devises plus fortes, les réseaux de trafiquants captent une part significative du cheptel national.

Cette raréfaction artificielle de l’offre locale, combinée à une faible dynamique commerciale, place le consommateur tunisien face à un arbitrage douloureux entre fidélité aux traditions religieuses et impératifs de survie économique.

EN BREF

  • Flambée historique : Les prix des moutons à la Mnihla débutent à 1 200 TND et dépassent les 2 500 TND, excluant de fait les classes populaires et moyennes.
  • Pouvoir d’achat asphyxié : L’achat d’un mouton représente désormais l’équivalent de deux mois de salaire pour de nombreux ménages tunisiens.
  • Coûts de production record : Les éleveurs justifient ces tarifs par l’explosion du prix de l’alimentation animale, des soins vétérinaires et de la logistique de l’eau.
  • Décapitulation du cheptel : Les sécheresses successives ont décimé les pâturages, poussant les éleveurs à sacrifier ou vendre leurs femelles reproductrices.
  • Hémorragie transfrontalière : La contrebande vers la Libye et l’Algérie, stimulée par des devises fortes, aggrave la pénurie de l’offre sur le marché intérieur tunisien.