Le Théâtre de l’Opéra de Tunis a présenté, les 14 et 15 mai 2026, une nouvelle production mondiale de l’opéra Didon et Énée de Henry Purcell, largement ovationnée.

Donné en avant-première tunisienne en présence jeudi soir, de la ministre des Affaires culturelles, Amina Srarfi, du directeur du théâtre, Seifallah Tarchouni, et de nombreux diplomates, ce spectacle fera l’ouverture du 39e Festival international de musique symphonique d’El Jem, le 11 juillet prochain, au Colisée romain classé à l’Unesco.

Cette production réunit le Ballet et le Chœur de l’Opéra de Tunis, l’Orchestre symphonique tunisien et les musiciens baroques de la compagnie française Les Épopées.

Dans les coulisses, l’équipe artistique décrypte pour l’agence TAP cette aventure qui met en lumière les correspondances entre le livret du XVIIe siècle et la réalité méditerranéenne.

• Le triomphe fragile de l’amour à Carthage

Créé à Londres vers 1689, Didon et Énée condense la tragédie antique inspirée de L’Énéide de Virgile. L’histoire s’ouvre sur Didon, reine de Carthage, tourmentée par son amour pour le prince troyen Énée.

La soprano tunisienne Nesrine Mahbouli (Didon) puise dans l’identité locale : « Didon est une femme extrêmement forte qui trône sur un vaste royaume et doit s’oublier pour garder Carthage puissante ».

Le rôle d’Énée a offert deux lectures vocales. Jeudi soir, le personnage a été porté par le baryton Haythem Hadhiri, et vendredi, le ténor Khalil Saied a repris le flambeau. Ce dernier explique l’impact de ce changement de tessiture : « Le baryton adopte des phrasés plus rapides, tandis que de mon côté, j’allonge davantage les notes ».

C’est une première pour le jeune ténor, habitué au répertoire classique et romantique (Verdi, Puccini).

• Le piège du destin et le miroir de notre temps

Les sorcières, jalouses de Carthage, conspirent et envoient un esprit maléfique qui ordonne à Énée de quitter la ville pour accomplir sa mission en Italie.

Le metteur en scène libanais Omar Rajeh associe opéra baroque et danse contemporaine pour questionner notre époque : « Qui est Didon aujourd’hui ? Est-ce une réfugiée qui a fui une guerre civile ? Aujourd’hui encore, des personnes continuent de fuir les destructions par la mer ».

Il revisite aussi l’allégorie du mal car dans notre époque « ce n’est plus une sorcière, c’est plutôt la manipulation et la désinformation ».

Stéphane Fuget, chef d’orchestre et directeur des Épopées, souligne l’exigence baroque dans « une œuvre très concise, ramassée en une heure. Nous avons beaucoup travaillé le style avec les musiciens tunisiens ». Pour son premier projet en Tunisie, il salue le partage vécu pendant un mois et demi de répétitions.

• La trahison, l’abandon et le dernier souffle de la reine

Énée décide de partir. Seule face à la mort, Didon chante une ultime plainte, demandant au monde de se souvenir d’elle. Ce dénouement a été rejoint lors de la seconde représentation par la soprano française Claire Lefilliâtre pour l’air The Plaint (extrait de The Fairy Queen de Purcell), qualifiant ce rôle de « moment très fort au sein d’un projet évoqué il y a deux ans ».

La performance finale submerge Nesrine Mahbouli. « Pendant le solo de la mort de Didon, j’ai réellement pleuré », confie la soprano, qui a dû lutter avec ses émotions pour que le personnage reste debout.

Pour le bis, le maestro choisit To the Hills and the Vales, un extrait positif célébrant l’amour.

• Un parcours rock pour une reine antique

La distribution est complétée par Lilia Ben Chikha (Belinda), Maram Bouhbal (la Magicienne), Wajd Akrou et Oumaima Ben Amar (les sorcières).

La trajectoire de Nesrine Mahbouli symbolise l’ouverture de cette production. Celle ayant « découvert le chant lyrique grâce au métal symphonique » jouait de la guitare basse à seulement 15 ans.

Aujourd’hui, elle est également la chanteuse du groupe Carthago, avec lequel elle a composé une chanson sur Didon. Le premier concert live de sa formation est prévu “en octobre prochain à l’Institut français de Tunisie (IFT)”.

• Un symbole de coopération méditerranéenne

Après Carmen (2024) et La Traviata (2025), le Théâtre de l’Opéra de Tunis réinvente Purcell avec le soutien des ministères des Affaires culturelles et des Finances, de l’IFT et de la Fondation Orange.

Avant le début de la représentation de vendredi, Lauriane Devoize, directrice adjointe de l’IFT, rappelle la portée de l’événement : « Ce sont 140 artistes réunis, plusieurs mois de travail, de transmission et de création partagée entre la France et la Tunisie ». Cette soirée coïncide avec l’ouverture de la Saison Méditerranée à Marseille, dont la Tunisie est l’invitée d’honneur jusqu’au 15 octobre.

La prochaine escale sera sous les voûtes d’El Jem, pour célébrer la reine celte de Purcell sur la terre tunisienne où son mythe a vu le jour.