La startup tunisienne Lami Mode, via sa marque Linen Color, transforme le secteur textile grâce à un modèle d’économie circulaire. Spécialisée dans l’upcycling et la teinture 100 % naturelle, l’entreprise intègre les femmes rurales dans sa chaîne de production, tout en ciblant les marchés internationaux premium avec des produits zéro déchet, écoresponsables et testés dermatologiquement.

Deux femmes, deux parcours, une même conviction : pour Lamia et Asma Hamrouni, la mode durable ne se résume pas à un produit, mais à un écosystème où l’éthique, la créativité et l’impact social avancent ensemble.

Avec LAMI MODE et la marque LINEN COLOR, elles défendent une vision méditerranéenne de la teinture naturelle, portée par l’expérience, la résilience et l’engagement envers les femmes rurales. Elles avaient dépassé la cinquantaine lorsqu’elles ont choisi de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale, démontrant avec force que l’âge n’est jamais un frein lorsqu’il s’agit de donner naissance à un projet de vie.

Le point dans l’entretien suivant avec Lamia Hamrouni :

Quelles expériences vous ont préparées à lancer une startup dans la mode durable ?

Nos expériences respectives ont constitué le socle de notre confiance et de notre vision. De mon côté, j’ai acquis une compréhension fine du textile, du design à la production, en passant par la sélection des matières et le contrôle qualité. J’ai vu de près les excès du gaspillage et l’impact des procédés conventionnels, ce qui a renforcé ma volonté d’explorer des alternatives plus responsables.

Asma, quant à elle, a développé un sens aigu de la gestion stratégique et de la structuration de projets complexes. Son expérience dans le traitement des eaux et la maintenance industrielle l’a rendue particulièrement sensible aux enjeux environnementaux et à l’optimisation des ressources.

Ensemble, nous avons compris que la durabilité ne se limite pas à un produit fini : elle englobe un écosystème complet, de la matière première à l’impact social. Nos parcours nous ont appris à conjuguer créativité, rigueur et responsabilité, trois piliers indispensables pour bâtir une entreprise où le beau et le durable coexistent harmonieusement.

“Nous avons compris que la durabilité ne se limite pas à un produit fini : elle englobe un écosystème complet, de la matière première à l’impact social.”

Quels obstacles majeurs avez-vous rencontrés au démarrage ?

Nous avons fondé LAMI MODE début 2019, avec enthousiasme et détermination. Mais quelques mois plus tard, la crise du COVID-19 est venue bouleverser nos plans. Nous nous sommes retrouvées contraintes de rembourser notre crédit sans aucune entrée financière. Ce fut une période extrêmement difficile, marquée par l’incertitude et une forte pression économique.

Par ailleurs, l’accès aux programmes de subvention destinés aux projets verts et innovants reste souvent orienté vers les jeunes diplômés. En tant que femmes artisanes de plus de 50 ans, sans diplôme universitaire académique classique, nous avons parfois ressenti une forme de discrimination structurelle liée à l’âge et au parcours. Malgré la pertinence et l’impact environnemental de notre projet, il a fallu redoubler d’efforts pour prouver notre légitimité.

Ces épreuves ont renforcé notre résilience. Elles ont transformé notre projet en combat personnel pour la reconnaissance de l’artisanat, de l’expérience et du leadership féminin mature.

Quels marchés étrangers ciblez-vous aujourd’hui ?

Nous ciblons principalement l’Europe, le Moyen-Orient et le marché nord-américain, où la demande pour des produits en textiles durables est en forte croissance. Ces consommateurs recherchent du linge de maison et des accessoires teintés avec des colorants 100 % naturels, sains, non toxiques et adaptés aux peaux sensibles.

Ils recherchent des produits porteurs d’histoire, respectueux de l’environnement, et souhaitent s’engager auprès de marques écoresponsables qui valorisent le savoir-faire ancestral et soutiennent des communautés locales.

“Nous avons défini des indicateurs environnementaux et sociaux précis : 100 % de teintures naturelles, 90 % de matières locales, récupération des chutes de coupe, zéro déchet…”

Comment adaptez-vous vos produits et votre communication à des publics internationaux ?

Jusqu’à présent, nous n’avons pas encore réalisé d’opérations d’export. Cependant, nous structurons notre marque selon les standards internationaux.

Nous mettons en avant la traçabilité des matières premières, la transparence de nos procédés et notre engagement envers les standards écoresponsables. Notre communication digitale repose sur un site e-commerce optimisé, un storytelling authentique et la mise en avant de notre impact mesurable.

Nous adaptons également les tailles, finitions et packagings aux exigences des marchés internationaux, afin d’être prêtes pour l’export.

Quelle est votre vision pour LAMI MODE dans cinq ans ?

Dans cinq ans, nous visons une transition vers une production semi-industrielle, le triplement de notre chiffre d’affaires et l’expansion sur les marchés écoresponsables nationaux et internationaux.

Nous ambitionnons de collaborer avec 100 femmes rurales et 50 femmes au foyer, d’embaucher 10 artisanes et de former environ 100 jeunes (diplômés et non diplômés) aux techniques d’upcycling et de teinture naturelle. Nos objectifs environnementaux sont clairs:

  • 100 % de teintures naturelles ;
  • 90 % de matières locales ;
  • 90 % d’eau issue de la collecte pluviale ;
  • 100 % des chutes valorisées ;
  • 70 % d’énergie solaire ;
  • 100 % des produits testés dermatologiquement.

Nous voulons devenir une référence méditerranéenne en teinture naturelle et mode circulaire, tout en construisant un modèle économique stable, cohérent et profondément humain.

Comment conciliez-vous croissance et fidélité à vos valeurs éthiques et écologiques ?

Nous avons défini des indicateurs environnementaux et sociaux précis : 100 % de teintures naturelles, 90 % de matières locales, récupération des chutes de coupe, zéro déchet, intégration des femmes rurales et positionnement haut de gamme et des produits sains.

Chaque décision stratégique est évaluée selon son impact écologique et social. Nous refusons une croissance rapide qui compromettrait notre éthique.

“Pour moi et Asma, LAMI MODE n’est pas seulement une marque, c’est une manière de pouver que la durabilité peut être un acte de résistance, de création et d’espoir.”

Quels indicateurs utilisez-vous pour mesurer votre succès à l’international ?

Nous n’avons pas encore effectué d’opérations d’export. Toutefois, nous préparons des indicateurs clairs : part du chiffre d’affaires export, nombre de partenariats B2B internationaux, taux de fidélisation client, impact social mesurable (nombre de femmes formées et intégrées) et réduction de l’empreinte carbone. Pour nous, le succès international ne sera pas uniquement commercial.

Il sera mesuré à l’aune de notre capacité à diffuser un modèle textile plus juste, plus durable et profondément enraciné dans notre identité méditerranéenne. En avançant avec patience et conviction, nous voulons démontrer qu’un autre modèle textile est possible : un modèle où l’expérience, la transmission et l’ancrage local deviennent des forces d’innovation.

Pour moi et Asma, LAMI MODE n’est pas seulement une marque, c’est une manière de prouver que la durabilité peut être un acte de résistance, de création et d’espoir.

Entretien initiée par Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Synergie fondatrice : Alliance unique entre expertise textile produit (Lamia) et ingénierie environnementale/traitement des eaux (Asma).
  • Entrepreneuriat mature : Lancement réussi après 50 ans, surmontant les barrières d’accès aux subventions de l’écosystème startup.
  • Cibles internationales : Structuration de la marque pour l’exportation vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Amérique du Nord (marchés de niche premium).
  • Objectifs environnementaux stricts : Transition à 5 ans avec 100 % de teinture naturelle, 70 % d’énergie solaire et 90 % de récupération des eaux de pluie.
  • Impact social mesurable : Objectif d’intégration et d’autonomisation économique de 150 femmes rurales et au foyer d’ici 5 ans.