L’horloge inversée de Testour s’impose comme l’une des œuvres architecturales les plus insolites au monde. Témoignage exceptionnel du patrimoine andalou, cet héritage est mis à l’honneur lors du Mois du patrimoine 2026 (18 avril-18 mai), placé sous le thème « Patrimoine et Architecture ».

Avec son mouvement à contre-sens, elle incarne l’âme de Testour, cité emblématique du nord-ouest tunisien, et raconte une histoire pétrie de sentiments : celle de l’exil et du désir de retour des Andalous expulsés d’Espagne.

⦁ Les secrets d’un mouvement à rebours

Perchée sur le minaret de la Grande Mosquée, l’horloge captive par son mécanisme inversé – de droite à gauche – et sa numérotation inhabituelle. Pour le Dr Zouheir Ben Youssef, professeur d’histoire des idées à l’Université de Tunis, cet ouvrage est sans équivalent dans le monde musulman : « C’est un exploit technique qui rappelle aux Andalous leur passé en Andalousie avant l’expulsion. »

Faouzia Ben Zahra, architecte en chef et experte à l’Institut national du patrimoine (INP), souligne que cette horloge offre à Testour une identité unique, la distinguant de tous les autres sites morisques en Tunisie et ailleurs.

Plusieurs interprétations tentent d’expliquer ce design singulier. Selon Rabeh Akkaz, président de l’Association de sauvegarde de l’horloge andalouse de Testour, la thèse la plus répandue est celle de la nostalgie de Cordoue et de Grenade. Tourner à l’envers, c’est symboliquement remonter le temps. D’autres explications évoquent la protection contre le « mauvais œil » ou une volonté d’affirmer l’identité islamique en s’orientant vers La Mecque.

Dans son ouvrage L’horloge de Testour, remonte le temps (2015), l’écrivain Abdel Halim Koundi rapporte que ce monument, intégré à la Grande Mosquée édifiée vers 1630, est l’œuvre de Mohamed Tagharino. Cet émigré d’origine andalouse, installé à Testour dès 1609 (1018 H), a conçu cette pièce unique pour incarner le « désir désespéré de remonter le temps ». Pour l’auteur, cette horloge demeure le témoin silencieux face à la tragédie des Morisques, chassés d’Espagne en plusieurs vagues entre le XIIIe et le XVIIe siècle.

Au-delà de sa mécanique, l’horloge est un chef-d’œuvre de marbre blanc fusionnant esthétique andalouse et philosophie du temps. Ornée de motifs géométriques symétriques et de briques locales, elle témoigne du savoir-faire apporté par les Morisques.

Le Dr Ben Youssef confirme qu’une initiative scientifique et associative est en cours pour inscrire Testour au patrimoine mondial de l’UNESCO, mettant en valeur son horloge et son tracé urbain comme témoignages uniques de l’architecture morisque. La ville, avec son plan en damier et ses voûtes, reproduit fidèlement l’urbanisme du sud de l’Espagne, constituant un symbole majeur de l’influence andalouse au Maghreb.

⦁ Une exception mondiale

La Grande Mosquée de Testour est un véritable carrefour culturel. Outre son horloge, le minaret arbore une étoile à six branches — symbolisant la coexistence entre les trois monothéismes — et côtoie des éléments architecturaux romains et husseinites.

Selon Abdel Halim Koundi, seules trois autres horloges murales au monde partagent cette particularité de tourner à l’envers : elles se situent à Prague (République tchèque), Münster (Allemagne) et Florence (Italie). L’ouvrage de Testour demeure toutefois l’unique exemplaire de ce type dans tout le monde islamique.

Testour demeure l’un des joyaux de l’architecture andalouse, un style né de la fusion entre influences islamiques, byzantines et ibériques, dont l’Alhambra et la Grande Mosquée de Cordoue sont les illustres modèles. Cet héritage a été transmis et adapté en Tunisie par les quelque 80 000 Morisques installés après la chute de Grenade en 1492. Sur les rives de l’Oued Medjerda, ils ont fondé des cités comme Slimane, Zaghouan ou Testour, y intégrant leurs techniques de décoration en stuc, leurs arches géométriques et leur maîtrise de l’eau.

Aujourd’hui, les descendants de ces familles venues de Castille, d’Aragon ou de Catalogne continuent de faire vivre ce patrimoine, faisant de chaque bâtiment un acte de résilience et un reflet d’une culture où l’esthétique répond aux besoins profonds de l’humanité.

Ce patrimoine a bénéficié, notamment entre 2002 et 2022, de vastes campagnes de restauration sous l’égide de l’Agence de Mise en Valeur du Patrimoine et de Promotion Culturelle (AMVPPC), touchant la Grande Mosquée ainsi que la Zaouia El Karawchi. Grâce à une mobilisation citoyenne menée par l’ingénieur Abdel Halim Koundi et l’association locale, l’horloge a recommencé, le 11 novembre 2014, à battre après trois siècles de silence.

Elle tourne toujours à l’envers, fidèle au vœu de son créateur Mohamed Tagharino. Pour cet ingénieur andalou, ce mouvement devait imiter la circulation du sang et pointer vers sa terre natale, érigeant ainsi la mécanique en un acte de résilience éternel face à l’exil.

Par Cherifa Oueslati

Version française Fatma Chroudi