L’association « Kafa’ât Tounsiya – كفاءات تونسية » a organisé, mardi 21 avril, une conférence‑débat consacrée aux « répercussions économiques des guerres actuelles au Moyen‑Orient sur la Tunisie et les pays du Maghreb ».

Modérée par Kamel Ben Younes, journaliste et universitaire, la rencontre a réuni un panel d’experts de haut niveau issus des sphères économiques, financières et géostratégiques. Parmi eux figuraient Fayçal Derbel, président du Centre tunisien pour la gouvernance des entreprises (Institut arabe des chefs d’entreprise), Maher Kallel, expert international en affaires, investissement et technologies de la communication, ainsi que Béchir Jouini, spécialiste des dynamiques libyennes, maghrébines et africaines.

Les intervenants ont été invités à analyser les implications économiques des conflits en cours, en mettant l’accent sur leur impact direct sur la Tunisie et sur les opportunités stratégiques que cette conjoncture géopolitique pourrait paradoxalement ouvrir pour le pays.

Avant d’aborder les effets de la crise sur les pays du Maghreb, Maher Kallel souligne, dans sa présentation, la nécessité de mesurer l’ampleur mondiale du choc provoqué par la fermeture du détroit d’Hormuz. Selon les estimations de SolAbility (2026), un blocage prolongé pourrait coûter 3 500 milliards de dollars, soit 3,15 % du PIB mondial, en raison des perturbations affectant les chaînes d’approvisionnement en pétrole, en gaz naturel liquéfié et en engrais.

Ces évaluations rejoignent celles du Forum économique mondial et de la Réserve fédérale de Dallas, qui analysent les coûts du blocage selon différentes approches méthodologiques.

En résumé, la crise du détroit d’Hormuz constitue le plus grand choc énergétique mondial depuis des décennies, et ses répercussions se propagent en cascade à travers les marchés du pétrole, du gaz, des engrais et des denrées alimentaires — un contexte qui conditionne directement les économies maghrébines fragiles.

« La fermeture du détroit d’Hormuz, qui a retiré près de 20 % de l’offre mondiale de pétrole, a propulsé le Brent au‑delà de 120 dollars et bouleversé les équilibres macroéconomiques régionaux. La région est aujourd’hui prise dans un choc systémique et dans des pays particulièrement vulnérables tels la Tunisie, les fragilités structurelles amplifient chaque onde de choc ».

La Vision : “La crise du Golfe ne condamne pas la Tunisie : elle la met au défi de redevenir un acteur stratégique dans un Maghreb en recomposition.”

Une vulnérabilité structurelle unique dans la région

La Tunisie entre dans la crise avec un handicap majeur : une architecture budgétaire rigide qui ne laisse aucune marge de manœuvre. Comme le rappelle Kallel, « la masse salariale, le service de la dette et les subventions absorbent 93 % des recettes fiscales ». Autrement dit, l’État tunisien n’a plus d’espace pour absorber un choc énergétique durable.

À cela s’ajoute une dépendance énergétique massive. Le budget 2026 repose sur une hypothèse de Brent à 63 dollars. Or, le prix moyen de mars a atteint 103 dollars. Chaque hausse de 10 dollars du baril coûte 11 milliards de dinars supplémentaires en compensation énergétique. Aucun autre pays du Maghreb n’est exposé à ce point.

L’Algérie et la Libye bénéficient d’une rente pétro‑gazière exceptionnelle. Le Maroc amortit le choc grâce à sa rente « phosphatière » et à ses renouvelables. La Tunisie, elle, cumule les handicaps : importatrice nette d’énergie, dépendante des céréales importées, dotée d’une entreprise publique de l’électricité déficitaire, et privée de marges financières.

En quelques mots : face à ses voisins, l’asymétrie de la Tunisie s’accentue de plus en plus !

Face à l’Algérie : la dépendance énergétique comme ligne de fracture

L’Algérie profite pleinement de la crise. Ses exportations de gaz vers l’Europe explosent, ses recettes augmentent de 12 à 18 milliards de dollars selon les scénarios, et son poids géopolitique s’accroît. La Tunisie, elle, voit sa facture énergétique s’envoler.

Mais cette asymétrie peut devenir une opportunité. Kallel recommande de négocier un crédit énergétique préférentiel avec Alger. Dans un contexte où l’Europe dépend plus que jamais du gaz algérien, Tunis peut monnayer son rôle de pays de transit (TransMed) pour obtenir des conditions avantageuses.

La recommandation de Maher Kallel, est plus que logique mais qui aujourd’hui dans l’Etat tunisien pourrait ou oserait engager de nouvelles négociations avec la voisine de l’Ouest ?

La Preuve : “La masse salariale, le service de la dette et les subventions absorbent 93 % des recettes fiscales tunisiennes, ne laissant aucune marge de manœuvre.”

Face au Maroc : résilience contre vulnérabilité, le Maroc amortit, la Tunisie encaisse.

Le Maroc, bien que lui aussi importateur net d’énergie, a construit une architecture de résilience :

  • 25 % de son électricité provient déjà des renouvelables ;
  • OCP génère une rente stratégique grâce à la hausse des engrais ;
  • son industrie automobile continue d’exporter massivement ;

La Tunisie, elle, reste dépendante d’un mix carboné, d’une STEG déficitaire et d’un appareil productif peu diversifié. Le contraste est brutal : le Maroc amortit, la Tunisie encaisse.

Face à la Libye : rente instable mais réelle

La Libye produit 1,43 million de barils/jour, son plus haut niveau depuis dix ans. Certes, la gouvernance est chaotique, mais la rente existe. La Tunisie, elle, ne dispose d’aucune rente naturelle pour absorber le choc.

Les canaux d’impact : une convergence de pressions

Maher Kallel identifie six canaux de transmission du choc. Pour la Tunisie, trois sont particulièrement critiques :

  • Le choc énergétique, qui creuse le déficit et menace la stabilité du dinar ;
  • Le choc alimentaire, amplifié par la hausse de 40 % des prix de l’urée et de 6 % du blé ;
  • Le choc social, avec un risque d’inflation à 7–8 % dans le scénario central, et jusqu’à 15 % en cas d’escalade.

La Tunisie est le seul pays du Maghreb où ces trois chocs se cumulent sans amortisseur naturel.

Des scénarios qui convergent vers un même impératif : agir vite

Kallel propose trois scénarios pour la Tunisie :

  • Reprise rapide (probabilité 30 %) ;
  • Crise gelée (45 %, scénario central) ;
  • Escalade majeure (25 %).

Dans le scénario central, l’inflation atteint 7–8 %, les réserves de change s’érodent rapidement, et le risque de tensions sociales augmente. Dans le scénario Crise gelée Pression croissante sur le dinar tunisien, avec un risque de glissement vers le financement monétaire (c’est‑à‑dire l’impression de monnaie) et Baisse potentielle des transferts des Tunisiens à l’étranger, estimée entre 5 et 10 % en cas de ralentissement de l’économie européenne, selon une modélisation fondée sur les précédents de la crise de 2008

Dans le scénario d’escalade, la Tunisie fait face à une crise ouverte : pénuries, inflation à deux chiffres, impossibilité de rembourser l’eurobond de juillet.

La Punchline : “Le Maroc amortit, l’Algérie profite, la Tunisie encaisse.”

Les opportunités paradoxales de la crise

Malgré sa vulnérabilité, la Tunisie dispose de leviers stratégiques que la crise rend plus pertinents que jamais.

Le solaire comme pilier de souveraineté énergétique

Avec plus de 3000 heures d’ensoleillement, chaque mégawatt solaire installé réduit la facture d’importation. La crise crée une fenêtre d’opportunité : l’Europe cherche des partenaires méditerranéens pour sécuriser son approvisionnement en électricité verte.

Monnayer son rôle de corridor gazier

TransMed redevient un actif stratégique. Tunis peut négocier :

  • des tarifs de transit révisés ;
  • un accès préférentiel au gaz algérien ;
  • des investissements conjoints dans les interconnexions électriques.

Sécuriser l’alimentation par la diversification

La crise des engrais et des céréales impose :

  • des accords directs avec le Canada, l’Australie et l’Argentine ;
  • un mécanisme maghrébin d’achats groupés ;
  • un programme d’irrigation modernisé.

Redevenir un acteur central du Maghreb

La Tunisie peut jouer un rôle pivot dans la relance d’un mécanisme de solidarité énergétique et alimentaire maghrébin. Kallel propose un Fonds de stabilité maghrébin, financé par l’Algérie et la Libye, dont Tunis serait le premier bénéficiaire.

La crise comme test de souveraineté

La Tunisie est le pays le plus exposé du Maghreb au choc géo‑énergétique de 2026. Mais c’est aussi celui qui peut transformer cette crise en levier stratégique, à condition de :

  • sécuriser un accord énergétique avec l’Algérie,
  • accélérer le solaire ;
  • diversifier ses approvisionnements alimentaires ;
  • jouer un rôle moteur dans la coopération régionale.

La crise du Golfe ne condamne pas la Tunisie : elle la met au défi de redevenir un acteur stratégique dans un Maghreb en recomposition.

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Alerte Énergie : La fermeture potentielle du détroit d’Hormuz pourrait coûter 3 500 milliards de dollars à l’économie mondiale.
  • Asymétrie Tunisienne : Contrairement à ses voisins, la Tunisie n’a aucun amortisseur naturel (pétrole ou phosphate) pour contrer le Brent à 120$.
  • Impasse Budgétaire : 93 % des recettes fiscales tunisiennes sont déjà captées par les salaires, la dette et les subventions.
  • Leviers de Survie : La renégociation des droits de transit du gaz (TransMed) et l’accélération du solaire sont les seules issues.
  • Risque Social : Une inflation pouvant atteindre 15 % en cas d’escalade majeure du conflit au Moyen-Orient.