
Le paradoxe du moment est brutal : plus les marchés montent, plus l’analyse économique doit redevenir froide. Le rallye observé cette semaine, alimenté par l’espoir d’une ouverture du détroit d’Hormuz et la vigueur des résultats d’entreprises américaines, ne vaut pas verdict macroéconomique. C’est un rallye de soulagement, pas une consolidation de cycle.
Le Fonds Monétaire International (FMI), visionnaire sur un horizon de trimestres, a envoyé le signal le plus crucial : le monde rebascule dans une économie où l’énergie, la géopolitique et la prime d’incertitude dominent la fonction de croissance. Avec une révision de la croissance mondiale à 3,1% et une remontée de l’inflation à 4,4%, le cycle 2026 ne sera pas piloté par la seule désinflation, mais par la lutte entre désescalade géopolitique et rigidité des prix énergétiques.
Le “Wag the Dog” des Banques Centrales
Dans ce nouveau régime, la Réserve Fédérale américaine (Fed) et la Banque Centrale Européenne (BCE) ne peuvent plus offrir le confort espéré. La Fed a stabilisé ses taux, mais n’a pas rouvert l’autoroute des baisses. Les gouverneurs Williams, Musalem et Waller s’accordent sur un point : le choc pétrolier et le conflit au Moyen-Orient maintiennent une pression haussière sur l’inflation cœur, projetée autour de 3%.
La BCE est dans une position plus vulnérable encore : elle maintient des taux restrictifs face à une projection de croissance 2026 très faible. Ce cocktail signifie que l’argent n’est plus assez cher pour casser totalement l’inflation, mais suffisamment cher pour ralentir l’investissement. Un environnement qui favorise les économies riches en cash-flow et pénalise celles dépendantes de l’import énergétique.
La Tunisie face à sa vérité structurelle
C’est là que la Tunisie redevient un cas d’école. Certes, la baisse de l’inflation est un acquis important, et des secteurs comme les industries mécaniques, électriques et l’agroalimentaire (porté par l’huile d’olive) montrent une résilience exportatrice. Mais il serait erroné de conclure à une consolidation macroéconomique.
Le déficit commercial reste large, dominé par la fracture énergétique. Sur un déficit total de -5 232,7 MD au premier trimestre, l’énergie pèse pour -2 990,4 MD. La Tunisie ne souffre plus d’un dérapage généralisé des prix comme en 2023, mais d’une sensibilité structurelle extrême aux chocs externes, au prix du baril et aux coûts logistiques.
L’hypothèque européenne
L’autre vulnérabilité tunisienne est son exposition massive à l’Union européenne, destination de 71,5% de ses exportations. La BCE décrivant une zone euro en croissance faible, les exportateurs tunisiens devront opérer face à des donneurs d’ordres plus agressifs sur les prix et sélectifs sur les fournisseurs. La Tunisie ne doit plus raisonner en volume, mais en mix sectoriel et valeur ajoutée.
Le point décisif pour les prochains mois est clair : la Tunisie peut-elle transformer sa désinflation en réaccélération réelle sans accident externe ? Prudence. Avec un chômage à 15,2%, une croissance projetée par le FMI à seulement 2,1% pour 2026, et un TMM à 6,99% qui freine l’investissement, le pays n’est pas encore en phase de relance. Il est dans une zone grise de désinflation utile mais insuffisante.
EN BREF
- Divergence Marchés/Macro : Le rallye boursier actuel est une réaction de soulagement à court terme, déconnectée des fondamentaux macroéconomiques lourds.
- Nouveau Régime Mondial : La géopolitique et l’énergie reprennent le contrôle de la croissance mondiale, avec une inflation mondiale remontant à 4,4%.
- Dilemme des Banques Centrales : La Fed et la BCE maintiennent des taux restrictifs face à une inflation persistante (choc d’offre), freinant l’investissement mondial.
- Le Piège Énergétique Tunisien : Malgré une désinflation saluée, le déficit commercial tunisien reste plombé par l’énergie (-2 990,4 MD au T1), maintenant une forte vulnérabilité externe.
- Croissance Atone : Avec 2,1% de croissance projetée en 2026 et un TMM élevé, la Tunisie reste dans une “zone grise”, bloquée entre stabilisation et relance réelle.


